Tirés par quatre épingles
Gaëtan entra à la tête d'un petit cortège. Enfin, comme d'habitude, c'est le contraire. Le cortège maintenait Gaëtan à sa tête. Marguerite était à son bras. Enfin, elle l'empêchait de se sauver. Elle était rayonnante dans un drapé aux motifs qui paraissaient changeants, chatoyant dans la lumière du printemps. Oui, le tisserand était toujours mauvais en couture. Les cheveux de la jeune fille étaient exceptionnellement brossés, tâche qui avait nécessité une heure de travail de son tuteur et énormément de grimaces de douleur. Elle avait repris des couleurs depuis son arrivée au domaine et faisait plaisir à voir.
L'enchantisseur moins.
Il avait les yeux rouges et cernés. Son regard fouillait tout, partout et tout le temps. Il portait son éternelle robe à capuche de soie arachnéenne, dorée, sous laquelle disparaissait sa tête, déjà engoncée dans son célèbre bonnet. Il était maigre et livide. Il s'assit sur le siège qu'on lui désigna.
En face de lui, s'installa le représentant du satrape. Ah, on lui mettait un sous-fifre pour traiter. On n'était pas assez considérable pour que le satrape y assiste en personne. Bref. Le représentant, ventripotent comme peut l'être quelqu'un assuré de faire bombance hebdomadairement, portait un pourpoint sinople à crevés d'argent, aux couleurs de Rotule, donc.
Le reste de la délagation se retira, et on ferma les lourdes portes de la salle.
Gaëtan était agité. "Où est Mirabelle ?" Marguerite lui toucha doucement la main "Chuut. A Boifleury." Et elle lui fit un clin d'oeil.
Le représentant toussota. "Merci de vous être déplacé, Manfred. J'avoue que je ne m'attendais pas à autant de réticences à venir nous honorer de votre présence.
C'est Marguerite qui fit les politesses d'usage : "La sécurité fut le problème qui nous poussa hors de ces murs, il nous fallait donc nous assurer de l'évolution favorable de ce sujet avant d'envisager un déplacement.
- J'en suis navré, nous étions à l'époque soumis à des luttes intestines dont... vous étiez l'origine, il me semble ?"
Oh, une pique. L'ambiance allait être tendue.
"Nous ne sommes pas là pour chercher les causes de vos conflits qui ont mis nos vies en péril. Nous sommes là pour une discussion constructive, présenter nos doléances, recevoir les vôtres, et avancer ensemble vers un futur serein".
Gaëtan la regarda, surpris. Marguerite était très concentrée. Elle avait passé de longues heures, avec le comité de préparation, à apprendre son texte par coeur. Gaëtan ne comprenait pas pourquoi elle lui baratinait toutes ces simagrées, mais l'apprentie avait l'air sérieuse et toute dévouée à sa tâche.
Le conseiller du satrape ne sut pas résister à un échange de pure éloquence. Il répliqua par une longue tirade vantant les valeurs d'entraide, de respect des cultures et autres bondieuseries vides d'action.
Marguerite souriait pendant cette intervention. Elle aurait visiblement bien aimé continuer sur cette lancée, mais elle n'avait pas le niveau de rhétorique suffisant pour pouvoir s'écouter parler à ne rien dire. Néanmoins elle rebondit d'un "tout à fait, nous partageons les mêmes valeurs", ce qui offrit à l'émissaire, qui n'en demandait pas tant, l'occasion d'user de ses cordes vocales. Marguerite souriait. Gaëtan s'inquiétait, espérant que sa protégée ne gobe pas tous ces bobards. Il fut soulagé quand enfin, Marguerite demanda : "Mais au fait, que voulez-vous ?"
Le représentant prit une inspiration.
"Le satrape est disposé à vous laisser le libre usage de terres un peu plus à l'est.
- Vous nous mettez dehors ?
- Curieusement, non, bien au contraire. Le satrape sait que vous commencez à être à l'étroit, et dans sa bonté, vous confie la marche du Levant."
Marguerite bondissait de joie dans son âme d'enfant. Ils allaient avoir un chez-eux, quelque chose, une terre, un endroit officiel ! Elle n'aurait plus à fuir Hipulpon, elle pourrait peut-être même aller chercher son père, et pourquoi pas... Sa rêverie cessa quand Manfred maugréa : " Deux problèmes au moins." Le représentant tenta de prendre un air outré : "Puis-je avoir l'honneur de savoir lesquels ?
- Pour sûr. Premier : ce territoire n'est pas à vous.
- Je vous demande pardon ?
- Il est aux mains des Rouckis. Nous avons nous aussi nos services de renseignement.
- Il est à nous. Légitimement, il est à nous. Il est vrai qu'il y a en ce moment quelques problèmes de sécurité intérieure, mais rien qui ne puisse vous être insurmontable.
- C'est ça. De toute façon c'est perdu. Aux mains des Rouckis ou aux mains de bannis, autant que ce soit les bannis qui s'en chargent, non ? Ils seront plus facile à amadouer, c'est l'idée ?
- C'est une façon de voir les choses", concéda le représentant.
Gaëtan se tourna vers Marguerite : "Il y a écrit quoi, sur son carton ?
- Philibert de Donnassieux."
L'enchantisseur reprit : "Maintenant mon second point. Je suppose, Philibert, que ce "don si vous êtes capables de l'occuper" n'est pas gratuit.
- Si, si.
- Je ne vous crois pas.
- Vous pouvez pourtant.
- On peut dire oui ou non et partir ?
- Et bien, euh... Le satrape aimerait ouvrir une voie commerciale.
- Je vous demande pardon ?
- Nous aurions besoin de matériel militaire, et le bruit court que vous avez quelques qualités défensives...
- Nous ne sommes pas partie prenante de cette guerre.
- Non non, évidemment. Mais vous êtes parfaitement en mesure de vous défendre avec du matérel hors de notre portée. Nous souhaiterions en acquérir.
- De quoi il cause, là ?
- De la toile des mandibules d'or."
L'enchantisseur se leva.
"La négociation s'arrête ici. Jamais je n'interviendrai dans les affaires du monde. Je ne vous vendrai rien." Puis, à l'adresse de Marguerite et des autres : "Rentrons." Marguerite le saisit par le bras pour le faire rasseoir. "Ecoutons tout ce que le satrape a à nous dire, d'abord. Qu'on n'ait pas fait toute cette préparation pour rien.
- C'est inutile, Marguerite. Je ne suis pas marchand d'armes.
- Peut-être qu'il y a autre chose ?
- Non, Marguerite, j'en ai assez entendu. Partons.
- Mais tu vas te rasseoir, oui, tête de mule !"
Et elle tira vigoureusement Manfred à sa place. "Parlez, M. Donnassieux. Nous écoutons vos propositions". Gaëtan lui lança un regard outré. A quoi bon, puisque de toute façon il ne l'honorera pas ?
Philibert ne bougea pas. "De toute façon, vous ne pourrez pas partir."
L'enchantisseur, lentement, releva la tête vers l'envoyé du satrape : "Et pourquoi donc, monsieur ?
- Parce que nous avons investi votre domaine. Et nous ne vous laisserons pas partir de cette salle avant d'avoir validé ces accords."
Sur ces mots, la grande porte s'ouvrit lentement pour découvrir quatre gardes. Philibert eut un sourire narquois : "Soyez quelques temps nos invités."
Gaëtan partit en mode panique : "Je savais que c'était un piège ! Je te l'avais dit, Marguerite !" Il se tenait la tête dans la main.
Donnassieux jubilait visiblement. "Permettez-moi de vous présenter les termes du contrat. Oh, mais je crois que Manfred ne sait pas lire ?" Et il détailla les demandes du satrape. Gaëtan verdissait et tremblait, tant les requêtes étaient hors de sa portée. Il avait eu bien du mal à faire quelques mètres de tissu pour ses usages, et on lui demandait d'équiper toute une armée !
Marguerite eut une moue. Elle semblait plongée dans l'observation des gardes. C'étaient pourtant des gardes tout simples, en tenue armoiriée comme on en met aux portes des bâtiments officiels. Manfred n'y voyait rien de suspect. Philibert non plus. La jeune fille, hé hé, peut-être bien. Elle partit d'un grand rire soudain. Gaëtan la regardait, éberlué.
"Oh, vraiment ? On est gardés par des pendus ?"
Gaëtan regardait les gardes. Il comprit. "Oh, tu as donné à manger aux araignées ? C'est bien, ça, tu apprends vite."
Le représentant ordonna : "C'est ce qu'on va voir ! Gardes, conduisez-les en cellule !"
Aucune réaction.
Philibert blêmit un peu. "Gardes !"
Toujours rien.
Marguerite dit : "Avec votre guerre vous n'aviez déjà plus beaucoup de ressources. Vous avez envoyé la protection de Rotule s'emparer de notre domaine. En conséquence, vous n'avez plus ici qu'un peu d'esbrouffe. Nous avions le choix de rester à Boifleury pour vous combattre, ou venir ici pour vous décapiter. Devinez ce que nous avons fait."
Philibert eut une montée d'angoisse. "Le satrape est puissant, et il va vous punir !"
Mirabelle, à la tête de quelques partisans, entra dans la salle : "Le satrape, vraiment ?
- Oui, même si je disparais, même si vous prenez le contrôle de la cité, le satrape reviendra et vous écrasera !
- Intéressante perspective. J'imagine mal votre cacatoès mener un assaut, mais je dois reconnaître que je n'ai pas l'imagination débordante."
C'était au tour de Marguerite d'être perdue. "Attendez, ça va un peu vite, là. Le satrape est un cacatoès ?
- C'est ça. C'est l'étoffe de moufette qui nous a fortuitement mis sur la voie. Rotule a en fait quatre dirigeants, quatre hommes de l'ombre suffisamment intelligents pour se rendre compte que leur ambition les jetterait les uns contre les autres. Ils se sont donc répartis les rôles de gouvernement, et ont inventé le personnage du satrape pour que leurs administrés aient le concept d'une seule personnalité forte.
- Mais alors nous allons nous mettre les trois autres à dos !
- Pas nécessairement. L'un est le général en chef des troupes de Guibole, il est fort occupé à mener une guerre."
Mais le clan de l'enchantisseur n'était pas encore parfaitement rompu aux coups tordus. Il avaient eu peu de temps de préparation, avaient conçu cela très vite, avaient vécu beaucoup d'action, et en avaient oublié de s'assurer de la personne de Philibert. Lequel n'avait rien eu à préparer et était en train de jouer sa survie. Il s'était donc levé et approché du groupe, faisant mine de s'intéresser à l'histoire. Ce n'est que quand Marguerite déglutit d'un "glups" bizarre qu'ils réalisèrent leur erreur. Philibert la tenait d'une vigoureuse clef de bras, et menaçait son nouvel otage de son coupe-papier.

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