Bienvenue au 25-Z
Je n'aime pas ces vieux Flybus… ils sont crades, vétustes, tellement années 80… Dans certains les HandPhones ne captent même pas. Franchement en 2106 à New Edinburgh, ça devrait capter partout…
Le 12-C arrive à quai dans ce sifflement distinct. Les portes se dématérialisent et un à un, disciplinés, nous entrons.
Ça fait un certain temps que je ne suis pas sortie du sous-sol de chez mémé. Trop longtemps sans doute. Elle est morte, il y a quelque mois, à cent sept ans. Sept ans de retraite seulement… Et quatre cancers... sans ça elle aurait vécu, comme tous ces bourges, jusqu'à genre cent quarante piges…
Mais mémé était fauchée, comme nous tous...
En vidant ses affaires je suis tombé sur sa vieille télé, vous savez, celle sur dalle de verre avec encore des prises HDMI. Ca vaut pas nos Steam Screen mais c’est pas mal et surtout, Mémé avait une collection énorme de DVD. Aujourd'hui avec les restrictions et la régulation de la culture mises en place par les gouvernements qui se sont succédé depuis les années 60 il n'y en a presque plus. Je sais même pas si certains se rappellent que ca a existé. Mémé en avait planqué des milliers. Elle a toujours été… hors norme... Et moi, je ne quitte plus le vieux fauteuil, la cave et la télé de mémé ainsi que tous ses trésors.
Pourtant ce matin, assis dans le FlyBus je regarde l'écran holographique de mon HandPhone et cette convocation… « Bonjour, vous êtes convoqué au centre 25-Z du comité des libertés contraintes. Venez. »… J'aimerais faire le malin… mais j'ai peur.
Respire profondément, ferme les yeux, pense à autre chose. Ça va aller... Il y a souvent des contrôles…
Mon HandPhone vibre sous ma peau et me sort de ma torpeur. C'est mon arrêt. Je suis le seul à descendre… fait chier.
Le 25-Z c'est un vieux bâtiment, très typique des monolithes de béton qui ont poussé partout dès 2030, c'est austère et froid, comme le gouvernement central… Au-dessus de la vieille et épaisse porte d'acier, visible depuis le Flybus et gravé à même la matière, comme un avertissement : Comité des libertés contraintes. Centre 25-Z. West New Edinburgh. Rien de bon se passe la dedans.
Je passe la porte j'arrive dans un hall à l'image de l'extérieur. C'est grand, vide, gris, ça ne sent rien. Une légère odeur de ciment, peut-être de la poussière. Juste devant moi dans une sorte de sas, un interphone et une petite colonne d'acier noir surmontée d'un scanner d'empreinte à l'écran rouge vif.
« Bienvenue au centre 25-Z du comité des libertés contraintes... » prévient un haut parleur « … Scannez votre pouce sur le carré rouge et ouvrez votre HandPhone pour vous rendre au poste indiqué… Si vous n'avez pas de pouce il y a un scanner oculaire sur votre gauche… Si vous n'avez ni pouce ni œil vous êtes au mauvais endroit, le centre d'assainissement densitique est deux arrêts plus loin. Merci. »
Discipliné je m'exécute, pouce scanné, j'ouvre ma main et l'écran holographique de mon HandPhone s'ouvre au-dessus de ma paume. « poste 1 ». Je lève les yeux de l'écran et cherche le guichet. Une jeune femme m'y attend avec un sourire que je vois d'où je suis. Je souffle longuement puis un pied devant l'autre je me dirige vers elle.
Elle me fixe et me sourit de façon oppressante. Je pose mes mains moites sur le plan de son guichet, froid, comme tout le reste. Elle regarde mes mains une fraction de seconde avant de nouveau porter son attention sur moi :
— Bonjour ! lance-t-elle d'une voix enjouée.
— Bonjour… J'ai reçu une convocation et…
— Oui ! Je sais déjà tout, ne vous en faites pas.
Elle hoche délicatement la tête sans quitter son sourire.
— Ah, très bien. C'est grave ?… enfin, pourquoi on m'a convoqué ?
— Ne vous en faites pas, répète-t-elle sur un ton identique.
Je connais trop ça, j'ai l'impression que ces derniers temps leur nombre a explosé :
— Désolé mais… vous êtes une IA ?
Sans sourciller, toujours souriante elle me répond :
— Non, absolument pas.
— Hmm… Excusez-moi mais… je peux vous toucher ?
— Bien sûr, allez-y.
J'expire en approchant mon index de sa paumette. Mon doigt touche sa peau. Douce, chaude, ce n'est pas un Holodrone. Elle me sourit toujours, je me sens con. Je repose ma main sur le guichet :
— Je suis vraiment désolé. Mais c'est la seule façon…
Elle m'interrompt :
— Aucun de problème, on a l'habitude.
— … J'imagine.
Je m'attarde quelques secondes sur elle. Cheveux lisses parfaits, longueur réglementée, rien ne dépasse. Visage sans défaut, sourire de protocole. Tailleur taillé, gris, strict. Mains fines, doigts précis. Elle est parfaite, faite pour ça.
Un silence s'installe laissant résonner dans ce grand hall quelques bruits de pas et des voix inintelligibles provenant d'autres guichets. Pas d'éclat, pas de cris. Ici, jamais.
Elle reprend :
— Vous avez été convoqué pour un contrôle de type D. C'est presque une formalité, je vais vous poser des questions, réponse « oui » ou bien « non ». Tout va bien se passer.
Je tique sur le « presque » alors que son regard balaye autour d'elle de manière succincte comme si… je sais pas… c'était bizarre :
— Euh okay… Allons-y alors.
J'ai pas envie. Elle accentue son sourire une seconde et regarde son Steam Screen. Enfin, je pense, je ne vois pas ce qu'elle regarde.
— Alors commençons ! D'abord, pouvez-vous confirmer votre identité ?
— Je suis Ke…
Elle m'interrompt aussitôt.
— Vous ne pouvez répondre que par « oui » ou bien « non ».
Question un, je suis déjà perdu :
— Ah… alors je pense que… Je dirais que oui.
— Très bien !
Le formulaire de type D est long. Beaucoup de questions, peu de sens, aucune logique. Je ne comprends pas leur utilité, ils doivent faire partie d'un système élaboré dont chaque branche converge vers un objectif précis… Ou alors ils sortent juste de l'imagination tordue d'un ministre quelconque en bore-out cherchant un sens à son boulot. Dur à dire.
Je ne sais pas combien de minutes sont passées depuis la question 1. J'ai envie de m'asseoir, de rentrer chez ma mémé. Heureusement la jeune femme prévient :
— Très bien, dernière question. Êtes-vous satisfait du gouvernement central ?
— Oh…
Oh… Mince. Qu'est-ce que je suis censé répondre à ça ? Son regard a changé. Il est plus perçant. Comme si elle avait voulu capter ma réaction. Son sourire est plus discret, elle n'est pas devenue froide mais elle veut savoir, elle m'attend. Moi je transpire. D'un coup. Je ne sais même pas pourquoi. J'ai bien des griefs mais je ne me considère pas comme un dissident non plus. J'en ai pas le temps… je veux juste qu'on me laisse regarder tous ces films. Elle me fixe toujours, c'est elle qui fronce légèrement les sourcils ou c'est moi qui transpose ? Je tente :
— Bah...euh…
Merde loupé. Je m'éclaircis la voix. Franchement je dois me reprendre, j'ai rien à me reprocher. Enfin, pas grand-chose. Rien de condamnable je pense. Quoique je ne sais pas, toutes ces lois sont tellement cons. Tellement arbitraires ! Tout est fait pour nous nourrir de leur propagande et de leurs idéaux. Chaque chanson, livre, mot, tout n'a qu'un objectif : infecter les masses de leurs valeurs pour que ces cafards se gavent sur notre dos. Nos vies sacrifiées pour leurs résultats nets. Nos âmes pour leur pouvoir, c'est évident, la réponse est NON :
— Euh… Ça dépend… Je peux répondre ça ?
Oui, je suis lâche. Son sourire est revenu, mais je me sens toujours mal à l'aise. Elle secoue la tête faisant voler les pointes de cheveux au ras de ses épaules. Elle porte son Steam Screen face à moi et me montre :
— Excusez moi mais vous le voyez je ne peux slider que sur « oui » ou bien « non ».
— C'est dur à dire… Enfin c'est plutôt bien mais…
Je m'enfonce. Je le sens, tout le monde voit toujours quand je mens, mais j'insiste :
— … je pense qu'il pourrait, peut-être, y avoir des pistes d'amélioration… enfin un peu quoi.
Son sourire revient et de nouveau ses yeux ont brièvement scruté les environs. Sa paupière droite s'est légèrement crispée. Un clin d'œil ? Je ne comprends pas ce qu'elle veut. Je dois partir d'ici. Qu'on en finisse :
— Peut-être en slidant sur les deux en même temps... Genre « oui et non ». non ?
— Alors c'est non ?
— Non non ! Je me demandais juste si vous pouviez slider les deux en même temps.
— Ah. Pardon. Je ne sais pas si je peux faire ça.
— On ne vous l'a jamais demandé ?
— C'est ma première fois au guichet 1.
— Et il ne se passe pas la même chose à tous les guichets.
— Pas vraiment non.
Son sourire est toujours là. Mais peut-être plus naturel. Légèrement plus sincère. Alors que je suis encore en pleine hésitation elle reprend :
— Mais je peux essayer si vous voulez.
— Ouais… je… ça va m'apporter des problèmes ?
— Je suis sûre que non. Le gouvernement central est très ouvert à la critique constructive.
Ses doigts s'approchent de son Steam Screen. J'ai envie de l'arrêter. De dire « Oui » mais au fond, c'est vrai, rien ne va... C'est pas si grave. Puis merde, on verra bien.

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