Dissidents

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Ses doigts touchent en même temps les deux propositions. Dans la même seconde, son écran vire au rouge vif comme toutes les lumières du hall. Une alarme stridente retentit me faisant plisser les yeux et grimacer. Le mot « dissident » scandé en boucle par une voix robotique résonne entre les murs brut. Je panique, son visage à elle devient sévère, pas agressif. Elle se penche en avant et attrape mon T-shirt à l'épaule et sans une once d'hésitation, me dit :

— Viens !

Elle me tire, j'esquisse un saut maladroit et me retrouve de l'autre côté. Dans le hall, toutes les opératrices de guichet reculent d'un pas avant qu'un épais volet métallique les obstrue une par une.

Derrière moi le rideau d'acier se ferme. Elle arrache sa veste de tailleur et passe sa main dans ses cheveux, moi , j’essaie de comprendre ce qu’il viens de se passer :

— C'était moins une ! Me lance-t-elle.

En une fraction de seconde elle a changé. Cette personne que j'ai prise pour un holodrone il y a quelques minutes me semble d'un coup bien vivante. Les cheveux décoiffés, libérée de sa veste cintrée… en vrai, je ne comprends rien.

— C'est quoi tout ça ?!

— Ils t'ont jugé dissident !

— Pour un oui et non ? Sérieux ?

— J'aurais pas cru ! Si t'avais pas sauté tu serais déjà en route pour le centre d'assainissement !

— Quoi !?

Elle se fout de moi ? Ce gouvernement est pourri mais de là à… Hmm… Bien sûr que si en fait, ils ne font que ça ! Elle m'attrape de nouveau en me prevenant :

— Et si on bouge pas on ira tous les deux !

— Alors quoi ?

— Alors on bouge ! Insiste-t-elle.

L'alerte est donnée, la voix robotique hurle « Dissident ! », « Stoppez les traîtres ». Je suis confus, les lumières rouges m'aveuglent et elle se met à courir devant moi. Je dois la suivre ? C'est un piège ? Un autre test ? Mon cœur bat trop fort, mon cerveau va trop vite. L'alarme est tellement bruyante.

Je sens que je dois la suivre dans cet enfer. Je me lance derrière elle. Quand elle se retourne ses yeux trahissent l'adrénaline et l'excitation qui la traverse, elle sait ce qu'elle fait. Moi, non, je ne peux qu'avancer et faire confiance à sa confiance.

On s'engouffre dans un couloir immense :

— Court ! T'arrête pas ! Pour rien !

J'essaie de ne pas réfléchir, je m'exécute. On s'élance dans un couloir. Malgré les flashs rouges et les hurlements métalliques, je lui demande :

— Explique-moi !

— Le système a planté !

— Quoi ?

— Ça fait des mois que je suis ici, que je cherchais à faire ça !

— Hein ?!

Je ne comprends pas ce qu'elle me raconte :

— J'aurais jamais cru que c'était si facile !

— Mais facile de quoi ?

Elle me regarde avec un large sourire, un sourire libre, celui qu'on ne peut pas retenir car trop gros pour nous et me lâche :

— De tout foutre en l'air !

Tout ? On a déclenché une alerte ! Tout ne va pas s'effondrer comme ça. C'est peut-être vraiment un test. Je fais sans doute la pire connerie de ma vie. Elle est sûrement juste barjo. Pourtant dans ses mots, ses mouvements, ses yeux et son sourire il y a quelque chose de plus. Ce n'est pas que de la folie, c'est quelque chose qui me rassure. Me motive.

Au bout du couloir la porte s'ouvre. Quatre gardes armés entrent en formation pour nous faire face. Je croise son regard, elle capte mes doutes aussitôt. Les gardes hurlent en nous mettant en joue :

— Dissident ! Arrêtez-vous !

Elle s'écrie :

— C'est des Holodrones ! Fonce dedans !

— Quoi ?

— Y'a rien à craindre !

Elle bondit dans leur direction traversant celui de tête, le garde scintille puis disparaît. Des IA. Je cours au travers des deux autres qui s’éteignent à leur tour et nous voilà de l'autre côté de la porte :

— On monte ! dit-elle en désignant un escalier de béton.

On commence notre ascension sans ralentir :

— Comment tu savais ?

— J'ai fait les protocoles de sécurité !

— Hein ?

— Avant le guichet ils m’ont mis chef sécu ! Entre autres...

— C'est possible ça ?

— Ils mettent n'importe qui à n'importe quel poste ! Manque de personnel…

Je reprends mon souffle en échappant :

— … À force d'assainir à tour de bras…

— T'as compris.

— Et là on va où ?

— À l'armurerie ! Elle se verrouille bientôt !

— À l'armurerie ?! Mais…

Faire bouger un système pourri, fuir des holodrones c'est une chose mais tuer...

— Une révolution sans arme c'est une manif ! Envoie-t-elle.

Touché. Mais je ne suis pas un héros, je ne sais pas ce qu'elle espère de moi. Elle lève le bras :

— Là ! Là ! À gauche ! hurle-t-elle.

On s'engouffre encore dans un couloir. Elle court vite, elle est endurante, très, trop. On arrive, elle s'engouffre dans l'armurerie :

— Hop ! S'enthousiasme-t-elle.

Je n'ai jamais vu autant d'armes dans une même pièce, il y en a partout, sur chaque mur, de quoi vaporiser, griller, paralyser, réduire ou scinder n'importe quel être vivant. Je ne sais pas quoi choisir, je ne sais même pas si je veux choisir… Mais ces grands fusils argentés sont vraiment cool… J'avoue :

— Je prends quoi ?

— Seulement les Neutraliseurs Nano !

Quoi ? Je ne sais même pas de quoi elle parle. Elle le comprend et me désigne les armes que j'avais repérées. Étincelantes, au canon rectangulaire et courus par une rainure de LED d'un bleu profond :

— Ceux-là !!

— J'en prends un ?

— Oui un chacun suffira !

J'en attrape un que je lui tends, ils sont plus légers que ce que j'avais anticipé. Je prends le mien. Elle me montre son arme et pose son index sur une molette à côté de la gâchette, elle la pousse et m'explique :

— Tu déverrouilles.

Elle met le fusil en joue.

— Tu vises.

Puis presse la gâchette en direction d'un mur :

— Tu tires.

Un rayon bleu en forme de lame surgit de la bouche du canon et vient mourir dans le béton. Presque aucun son, juste les voix des gardes qui accourent vers nous. Je me tourne vers elle, fusil à la main :

— Holodrone ?

— T'as compris.

On les traverse avant de s'élancer dans l'ultime escalier avant le toit. Alors que nos pas résonnent entre les murs gris, le hurlement des sirènes commence à s'estomper. Je la regarde avaler les marches à une vitesse qui affole mon cœur. Je ne comprends pas pourquoi ni comment je la suis encore. J'ai encore du souffle, Mes jambes répondent toujours. Je tourne peut-être sur l'adrénaline pure. La descente sera dure. Est-ce que chaque pas gâche un peu plus ma vie ? Bon en même temps ma vie… Ouais...

En haut de l'escalier, un sas :

— On y est ! S'exclame-t-elle.

Elle tape le haut de son pantalon avec sa main libre, souffle un « merde » avant de glisser ses doigts dans une poche arrière. Elle en sort un badge qu'elle pose sur la serrure qui passe du rouge au vert… tellement vintage.

La porte s'ouvre et la lumière extérieure nous aveugle :

— Vite ! On a peu de temps !

— Peu d'temps pour ?

— On se tire en Jetster ! Leurs renforts vont pas tarder !

— Des Jetster ?!

Ça fait bientôt un an que je n'ai pas utilisé mon Over car, alors des motos volantes ! C'est donc là que je meurs... J'ai jamais osé ne serait-ce que regarder ces engins de mort. Ça vole, ça va vite, c'est bruyant, rempli de carburant, dangereux. Non impossible. Ma perplexité est sans doute palpable car elle me demande :

— Tu sais pas en faire ?

— Bah non.

— Merde…

On s'arrête devant les véhicules, ce sont des Patrouilleurs du gouvernement central. Les lignes sont acérées, de vraies lames couteau. C'est essentiellement une turbine au Nitrolite sur laquelle on a mis un guidon et une selle. Elle bascule ses cheveux en arrière d'une main alors que je lui demande :

— Tu t'appelles comment ?

— Hein ?

Elle se tourne surprise. C'était sans doute pas le moment… Mais ce sera plus simple.

— Ton nom ?

— Ah... Mima !

— Moi c'est Kein.

— Je sais… me répond-elle.

Effectivement, il n'y a pas cinq minutes j'étais encore en train de répondre à son questionnaire. Elle avait sans doute toute ma bio sous les yeux.

— Bon, coupe-t-elle, tu montes avec moi !

J'ai pas envie, je crois que je viens de prendre conscience que tout pourrait finir par une mort brutale, contre un mur d'immeuble par exemple ou je ne sais pas quelle autre fin tragique et colorée.

— Faut y aller ! Ils vont arriver.

Je prends trop de temps à penser, réfléchir, hésiter, je dois y aller. Elle monte sur le Jetster, je m'installe derrière elle :

— Compte pas sur moi pour tirer !

— T'en fais pas, y’aura pas besoin !

Je me crispe aux poignées, l'engin commence à vibrer légèrement, ça sent le kérosène nitrolité. La turbine commence à dégager une chaleur légère. Puis un sifflement de plus en plus fort qui se transforme en râle plus rauque et l'engin s'arrache du sol en vacillant. Un autre son s'entremêle au nôtre, plus inquiétant. Le vrombissement lourd d'un Tricopter de contrôle :

— Merde ! Ils sont en avance…

— C’est pas des holodrone ça ?

— Non, lui il est vrai ! Faudra tirer.

Par-dessus le rebord du bâtiment l'appareil hostile surgit et nous fait face. Entre mes jambes la chaleur de la turbine se fait plus intense. « Immobilisez-vous immédiatement » crachent les haut-parleurs. « Vous êtes sur le point d'être assainis, ne bougez pas s'il vous plaît ».

Mima lâche le guidon et attrape son arme en se redressant, elle vise avec vélocité et tire. Le drone tente une manœuvre vaine, le laser le touche. Aussitôt un claquement métallique résonne et les hélices s'immobilisent, l'appareil tombe au sol en éventrant une partie de l'immeuble :

— Allez accroche-toi !

Je réagis vite, m'agrippe et elle ouvre les gaz, la turbine hurle, on dirait le rugissement d'un lion. Un lion de titane et de Nitrolite. On s'éjecte du toit à une vitesse infernale. C'est terrifiant. Je ferme les yeux, j'ai peut-être un peu hurlé.

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