Chapitre 1

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— Oh allez, juste pour cette fois, s’il te plaît !

Sira but une gorgée de son infusion et soupira.

— Eli, tu m’as déjà fait le coup la semaine dernière.

— Promis, ce sera la dernière fois ! J’ai vraiment une gueule de bois affreuse... Imagine-moi au milieu de tous ces gamins avec un mal de crâne pareil ?

— Et en quoi c’est mon problème, explique-moi ? Je t’ai déjà dit de mieux gérer ta consommation !

Sira adorait sa colocataire, mais il fallait admettre qu’Eli avait un sérieux problème de maîtrise d’elle-même, et ne ratait jamais une seule soirée avec les autres Résonants de leur promotion.

Cette dernière se mit à genoux devant elle, mains jointes et tête baissée.

— S’il te plaît, je te promets que je te revaudrai ça.

Sira sourit. Elle ne pouvait vraiment rien lui refuser.

— Bon, ok... mais c’est bien parce que j’aime bien donner ce cours-là.

Eli lui sauta au cou, ses cheveux châtains encore tout ébouriffés, et l’odeur d’alcool qui émanait d’elle piqua le nez de Sira à tel point qu’elle la repoussa doucement.

— Dalken sera au courant, tu sais, que je t’ai remplacée.

— Oh, c’est pas grave ! souffla Eli en se laissant retomber sur son lit. De toute façon, je suis déjà la cancre à ses yeux, et toi sa favorite. On ne fait que garder le bon ordre des choses.

Elle lâcha un petit clin d’œil, et Sira sourit.

Du haut de ses vingt-quatre ans, Sira faisait partie des Résonants les plus aguerris encore en formation. Elle était déjà envoyée en mission sur le continent et, dans quelques années, elle finirait sans doute par être affectée au service de l’une des trois grandes nations d’Aestra. En attendant, elle participait à la formation des Résonants les plus jeunes, ceux qui venaient tout juste de vivre leur éveil avant d’être envoyés à Kitras, la cité-état appartenant à l’Ordre, servant de centre de formation pour toute personne s’éveillant aux Échos.

Eli était déjà repartie sous sa couette, grognant contre son mal de crâne. Il ne lui fallut que quelques minutes pour se rendormir, tandis que Sira terminait son infusion dans le calme. Elle se dirigea ensuite vers la petite salle de bains attenante à la chambre qu’elle partageait avec sa meilleure amie.

D’un geste rapide, elle attacha sa chevelure blonde cendrée en une simple queue de cheval haute, puis enfila son uniforme. Entièrement noir, il se composait d’une tunique ample à col relevé qu’elle rentra dans un pantalon ajusté qui épousait la forme de ses jambes, conçu dans une matière souple qui ne bridait aucun de ses mouvements. Au dessus de son cœur, l’insigne de l’Ordre était brodé avec soin : un losange vertical enfermant une spirale. Juste au-dessus, trois étoiles indiquaient qu’elle était entrée dans la dernière phase de sa formation.

Après un rapide coup d’œil à l’horloge accrochée au-dessus du bureau, Sira sortit rapidement en veillant à ne pas réveiller son amie.

Elle traversa un long couloir bordé de portes numérotées, chacune menant à une chambre occupée par d’autres Résonants de Kitras. Les murs étaient en pierre brute, légèrement humides par endroits. Aucune décoration, aucun ornement superflu : ici, tout avait été conçu pour durer, pas pour plaire. À l’extrémité du couloir, elle passa sous une large arche de pierre et se retrouva dans l’une des cours extérieures du domaine.

La cour, à l’image du bâtiment, était d’une sobriété presque austère. : un sol pavé et quelques arbres soigneusement taillés. Çà et là, des bancs en bois sombre, sans le moindre ornement, invitaient à la pause, plus par nécessité que par confort. Elle salua d’un coup de tête quelques personnes qu’elle croisa : certains s’échauffaient pour leur entraînement matinal, d’autres, plus calmes, lisaient tranquillement, installés à l’ombre.

L’air était frais et agréable. C’était le moment préféré de Sira : celui où Kitras s’éveillait en douceur, encore enveloppée de silence, tandis que les premières lueurs du soleil baignaient les pierres de teintes qu’on ne retrouvait qu’à cette heure-là.

Elle ne s’attarda cependant pas et se dirigea rapidement vers le bâtiment d’en face, où se trouvaient les salles de classe.

Et le silence laissa place à un brouhaha de petites voix, qui riaient, parlaient fort.

Lorsque Sira entra dans la pièce d’où provenaient ces bruits, de nombreux jeunes Résonnants accoururent vers elle, un grand sourire aux lèvres.

— Sira ! s’écria l’un d’eux en se jetant sur elle pour la serrer fort dans ses bras, bien qu’il n’arrivât qu’à hauteur de ses hanches.

— On ne savait pas que c’était toi qui nous faisais cours aujourd’hui ! dit joyeusement une petite fille aux cheveux roux et bouclés.

— Surprise ! Je suis contente de vous voir, les marmots. — En souriant, elle caressa tendrement la tête du petit garçon accroché à elle. — Allez, allez, asseyez-vous. Aujourd’hui, on va parler du fonctionnement des Échos. Moins barbant que les cours d’histoire de Maître Varens, n’est-ce pas ?

Les enfants éclatèrent de rire et regagnèrent leurs places respectives, puis, sagement, sortirent leurs feuilles et leurs encriers.

Sira s’assit, non pas sur la chaise, mais sur le bureau qui lui faisait face.

— Donc, comme vous le savez, tout ce qui compose le monde émet une vibration qu’on appelle un Écho. Nous n’allons pas revenir sur le fonctionnement exact de ces vibrations, mais aujourd’hui, nous allons plutôt aborder pourquoi, et comment, nous, les Résonants, interagissons avec ces Échos.

— Tu nous feras une démonstration ? lança un garçon aux cheveux mi-longs, ébouriffés et châtains.

— Si vous êtes sages et que vous ne me coupez pas sans lever la main… peut-être, répondit Sira avec un clin d’œil.

Elle revint ensuite sur les bases, les plus importantes de tout apprentissage, rappelant que chaque Résonant était sensible à un type d’Écho, et expliquant le principe de l’Éveil.

— On peut ressentir une certaine affinité avec un Écho dès la naissance, mais ce n’est qu’à partir de l’Éveil qu’on peut vraiment interagir avec : l’amplifier, le réduire, le manipuler…

Cet Éveil survenait généralement autour de l’âge de dix ans, parfois un peu avant, parfois un peu après. Tous les Résonants, sans exception, étaient ensuite envoyés à Kitras pour être formés par l’Ordre. C’était un passage obligatoire, et peu importait la nation d’origine : la loi était claire, et appliquée strictement.

Les enfants écoutaient attentivement les paroles de Sira. Tous avaient vécu leur Éveil récemment, et chacun d’eux était fier d’avoir rejoint l’Ordre. Les Résonants étaient vus comme des êtres d’exception, au service de leur nation, porteurs de courage et de loyauté.

— Ça peut être très dangereux de ne pas être maître de son Écho. C’est pour cela que l’Ordre existe : il nous forme, nous encadre, et nous promet un avenir où nous pourrons mettre notre force au service de nos Nations.

La petite rousse leva la main avec entrain.

— Oui, Kaëline ?

— Et ceux avec les colliers… ils font quoi ?

— Très bonne question ! répondit Sira avec un léger sourire. Certains Échos sont tellement puissants que l’Ordre se doit de les canaliser, pour éviter le chaos. Le collier que vous pouvez voir permet à certains membres de l’Ordre d’activer ou de désactiver la résonance à l’Écho en question, grâce à un bracelet lié au collier. Et le Résonant ne peut pas non plus utiliser son pouvoir sur le porteur du bracelet.

Ce qu’elle omit de dire, en revanche, c’était que lorsqu’un Écho était jugé vraiment trop dangereux, le Résonant concerné était tout bonnement exécuté. Mais ça, ils n’étaient pas encore en âge de le comprendre.

Sira continua le cours sous l’écoute attentive de ses petits élèves, qui posaient mille questions et prenaient des notes à chacune de ses réponses. Le temps passa vite, et la séance touchait à sa fin lorsqu’un enfant leva de nouveau la main.

— Et toi, c’est quoi ton Écho ? Tu peux nous montrer ?

— Pour moi, c’est la gravité, répondit-elle en baissant les yeux vers le sol, puis en les relevant vers l’enfant, ses iris noisette pâle pleins de douceur. Je peux vous faire une petite démonstration, oui…

Elle s’éloigna légèrement du bureau et se plaça au centre de l’estrade, face à la classe.

— La gravité peut me permettre, par exemple, d’immobiliser des personnes malveillantes, simplement en rendant leurs pieds si lourds qu’ils ne peuvent plus les lever. Mais le plus amusant, c’est ça.

Elle s’assura que seule la zone autour d’elle serait affectée, puis modifia la gravité dans l’espace immédiat. Un léger changement de pression se fit sentir autour de ses pieds, comme si le sol lui-même relâchait son emprise.

D’un simple saut, son corps s’éleva avec fluidité, porté par une gravité qu’elle avait elle-même redéfinie. Elle flottait désormais au-dessus de l’estrade, en parfait équilibre.

Sa tunique suivait le mouvement, le tissu formant de légers plis, tandis que sa queue de cheval se soulevait doucement dans son dos.

Les enfants poussèrent des petits cris d’émerveillement, puis éclatèrent en applaudissements, les yeux brillants.

— Tu voles ! s’exclama l’une d’entre eux. Trop forte !

— Vous aussi, en maîtrisant vos Échos, vous deviendrez aussi forts que moi. Même plus ! Et vous pourrez réaliser des choses incroyables. Allez, filez maintenant, c’est l’heure de votre séance d'entraînement physique avec Maître Siran.

Joyeusement, les enfants sortirent en bavardant de tout ce qu’ils rêvaient d’accomplir un jour. Tous, sauf un.

Un petit garçon, plus discret que les autres, s’approcha de la porte en silence, un collier autour du cou, la tête baissée.

— Elian, attends une minute.

Sira s’agenouilla pour se mettre à sa hauteur et croisa ses yeux gris.

— Tu sais… toi aussi, tu feras de grandes choses. Ce collier… sois-en fier. Il signifie que tu as un Écho rare, puissant. Et je suis certaine que tu accompliras de grandes choses.

Elle lui adressa un sourire. Mais l’enfant ne le lui rendit pas, et sortit en silence pour rejoindre les autres.

Sira resta un instant accroupie, puis se releva dans un léger soupir. Après avoir rassemblé ses affaires, elle quitta la salle à son tour. La journée ne faisait que commencer, et il était temps pour elle de rejoindre sa promotion.

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