Chapitre 2
— Pas de blessure grave. Le but est simplement de faire sortir votre adversaire du cercle, ou de le faire abandonner.
La voix de Maître Kaelis résonnait dans la salle d’entraînement. Il n’haussait jamais le ton. Il n’en avait pas besoin. Les cicatrices qui marquaient son visage et ses bras dénudés, vestiges de ce qu’il avait accompli pour l’Ordre, suffisaient à imposer le respect à la majorité de ses élèves.
Sira donna un rapide coup de coude à Eli, assise à côté d’elle, qui était en train de somnoler. Celle-ci sursauta et se redressa d’un coup.
— Vous devez avoir une maîtrise parfaite de votre Écho pour pouvoir quitter Kitras. Ces duels sont essentiels à cet apprentissage, et respecter les règles sera une preuve de votre contrôle.
— C’est plus facile pour certains que pour d’autres, chuchota Eli à Sira. Avec mon Écho, j’ai une chance sur deux de blesser. Alors que d’autres te défoncent le cerveau sans laisser de trace…
Elle désigna Ilyan d’un coup de tête. Il était assis un peu plus loin, les bras croisés derrière la tête, le regard rivé sur le professeur, le visage fermé. Sa silhouette athlétique contrastait avec sa posture désinvolte. Ses cheveux bruns, en bataille, étaient retenus en demi-queue, comme attachés à la va-vite. Un collier noir, ceignait son cou, symbole visible du contrôle que l’Ordre exerçait sur son pouvoir.
— Résonnante Elianor Tharne.
Eli se crispa en entendant son nom dans la bouche de Maître Kaelis.
— Puisque vous avez tant envie de participer aujourd’hui, que diriez-vous d’ouvrir le bal ?
— Pardonnez-moi, Maître, dit-elle en se levant et en baissant la tête. Je serais, bien sûr, ravie de commencer.
— Très bien, Résonnant Narell Vox, montez aussi sur le tapis.
Eli et le jeune homme s’exécutèrent et se retrouvèrent face à face sur un tapis de mousse recouvert d’un tissu de coton gris, au centre duquel un grand cercle noir était tracé.
Alors que Narell entrait dans le cercle d’un pas hésitant, Eli, quant à elle, semblait imperturbable.
— Ne m’en veux pas si tu t’en sors avec quelques égratignures.
Le jeune homme, qui devait avoir une vingtaine d’années et paraissait plus jeune que la plupart des Résonnants de cette promotion, déglutit.
— Préparez-vous, dit Maître Kaelis. Saluez !
Les deux Résonnants baissèrent la tête en frappant leur cœur du poing, puis reculèrent d’un pas.
— Affrontez-vous !
En une fraction de seconde, Eli frappa son poignet contre sa jambe, faisant jaillir une fine aiguille de fer de son bracelet.
Narell la fixa, ses yeux bleus pâles brillants de concentration. Lorsqu’il fronça les sourcils, Eli sentit aussitôt la température autour d’elle chuter brutalement. L’air se fit mordant, le bout de ses doigts s’engourdit, et ses lèvres s’asséchèrent.
Sans prendre le temps de réfléchir, elle se concentra sur son aiguille de fer, qui s’étira pour former une lame. D’un nouveau coup de poignet contre sa jambe, la lame se scinda en quatre. Une lame entre chaque doigt, elle claqua ses mains l’une contre l’autre : les quatre se divisèrent à nouveau, jusqu’à ce qu’elle en tienne huit, une entre chacun de ses doigts.
Du givre commençait à se former à la base de ses lames. Eli n’hésita pas : elle les lança dans la direction du Résonnant qu’elle affrontait.
Ses jambes, engourdies par le froid, tremblaient déjà. Elle savait qu’elle ne tiendrait pas longtemps debout.
Elle fixa Narell, presque aussi pâle que ses cheveux blancs. Chacune des lames avait frôlé sa peau avec une précision chirurgicale, traçant huit fines entailles sur ses bras, ses jambes, et une sur sa joue gauche. Un mince filet de sang s’échappait de chacune, mais aucune n’était profonde.
Eli s’efforça de rester droite, le souffle court.
— Abandonne. Ou la prochaine sera dans ton pied. Ce n’est pas considéré comme une blessure grave… mais tu auras du mal à marcher pendant plusieurs semaines.
Le regard de Narell resta accroché à celui d’Eli une seconde de plus. Puis la morsure du froid se dissipa lentement autour d’elle. L’air redevint peu à peu plus léger, plus respirable.
Narell baissa les yeux. D’un geste lent, il posa un genou à terre, puis leva la main droite, paume ouverte, en signe d’abandon.
La classe applaudit. Eli quitta le tapis, suivie quelques secondes plus tard par Narell.
Sira aurait juré voir ses joues légèrement rosies en sortant du cercle. Peut-être que le jeune homme muet avait été impressionné par les performances de sa meilleure amie.
— Belle démonstration, tous les deux, dit Maître Kaelis une fois le calme retombé. Résonnante Tharne, bravo pour la maîtrise de votre Écho de fer, et la précision dont vous avez fait preuve.
Eli sourit fièrement, puis se laissa tomber dans sa chaise, se frottant les tempes du bout des doigts, comme pour atténuer le mal de crâne, punition évidente de ses choix de la veille au soir.
— Pour le duel suivant, j’aimerais voir au tapis les deux meilleurs éléments de cette promotion. Résonnante Sira Veysam et Résonnant Ilyan Corell.
Sira sentit une boule se former dans sa gorge. Le collier qu’Ilyan portait au cou était une preuve claire : son Écho n’était pas seulement plus puissant que le sien, il était aussi dangereux.
Et elle n’avait aucune confiance en lui.
Même s’il affichait toujours un comportement irréprochable à Kitras : calme, obéissant, parfaitement à sa place, Sira avait remarqué, à plusieurs reprises, ce regard méfiant qu’il réservait aux représentants de l’Ordre.
Elle savait que les porteurs de collier, bien qu’elle en ait croisé peu, vivaient généralement mal les restrictions qu’on leur imposait.
Elle prit tout de même place sur le tapis, Ilyan lui faisant face, ses yeux vert émeraude rivés sur elle
Sira tenta de chasser son inquiétude en prenant une grande inspiration. Il y avait des règles, et Ilyan allait devoir s’y conformer.
Mais les mots d’Eli résonnaient encore dans sa tête : Alors que d’autres te défoncent le cerveau sans laisser de trace…
Elle devait se recentrer sur elle-même. Si elle se laissait distraire, si elle perdait le contrôle, ce serait dangereux, pour bien plus que son adversaire.
— Préparez-vous. Saluez ! annonça Maître Kaelis.
Les deux Résonnants s'exécutèrent. Le professeur effleura le bracelet noir qu’il portait au poignet, et l’expression d’Ilyan changea aussitôt, comme s’il venait de prendre une immense bouffée d’oxygène après une longue apnée.
Les battements de cœur de Sira s’accélérèrent, mais elle garda une expression impassible, refusant de laisser transparaître la peur légère, mais bien réelle, qui montait en elle. Ses yeux gris fixaient son adversaire sans ciller.
— Affrontez-vous !
Sira eut à peine le temps de prendre une respiration que la légère peur qu’elle ressentait se mua en terreur. Pas uniquement la terreur de son adversaire, mais celle, plus profonde, de perdre le contrôle de son propre Écho. Elle sentait son pouvoir, prêt à répondre. Elle aurait pu agir. Mais elle n’osa pas. La peur la figeait. Son teint habituellement hâlé avait perdu ses couleurs.
Elle revit la rage de son père. Revit la mort de sa mère. De sa sœur. Une mort qu’elle avait causée lors de son Éveil.
Son souffle devint saccadé. Elle se mit à trembler, puis s’effondra sur les genoux, incapable de retenir les larmes qui coulaient désormais sur son visage.
Elle avait si peur qu’elle peinait à respirer. Rapidement, d’autres émotions vinrent se mêler à la terreur : une profonde tristesse, du regret…
Ses larmes se changèrent en sanglots. Elle cacha son visage entre ses mains.
— Je ne peux pas… je ne peux pas, dit-elle d’une voix tremblante.
— Abandonnes-tu ? demanda calmement Ilyan.
Elle n’arrivait plus à réfléchir. Tout se mêlait dans sa tête : terreur, tristesse, regret, colère. Elle se replia sur elle-même, comme si ces émotions lui infligeaient une douleur physique.
— Arrêtez ! Vous voyez bien qu’elle souffre ! s’écria Eli.
— Elle abandonne, Ilyan, déclara Maître Kaelis en effleurant de nouveau le bracelet qui contrôlait le collier du Résonnant.
Instantanément, les émotions de Sira se calmèrent. Son cœur, bien que toujours battant, ralentit. Elle resta immobile quelques instants, jusqu’à sentir la main d’Eli se poser sur son épaule. Sa meilleure amie s’était accroupie à côté d’elle.
— Viens. On retourne s’asseoir.
Sira se releva avec son aide, les jambes encore tremblantes, la tête baissée sous l’humiliation de ce qu’elle venait de vivre. Si elle l’avait pu, elle aurait fui en courant pour s’enfermer dans sa chambre jusqu’au soir. Mais elle n’était plus une gamine. Pas le genre à pleurer sous ses draps après une défaite.
Alors elle redressa la tête et retourna s’asseoir.
Elle se permit un regard vers Ilyan. Il avait simplement regagné sa place, sans afficher la moindre fierté. Et lorsque leurs regards se croisèrent, il se contenta de lui adresser un hochement de tête, avant de replacer ses bras derrière sa tête, reprenant exactement la même posture que juste avant leur affrontement.
D’autres duels s’enchaînèrent, mais Sira avait la tête ailleurs.
Bien que les émotions ressenties pendant son affrontement se soient apaisées, quelque chose en elle était resté noué. Le choc avait ravivé des souvenirs qu’elle s’efforçait de maintenir enfouis, bien au fond d’elle-même.
Elle n’avait plus qu’une envie : que cette journée se termine. Retrouver sa chambre, s’enfouir sous sa couverture, et se perdre dans un bon livre.
Elle avait compris, désormais, toute la dangerosité de l’Écho d’Ilyan Corell.
Elle, qui maîtrisait parfaitement le sien, et avait prouvé sa puissance à plusieurs reprises lors de missions sur le continent, n’avait même pas eu le temps de l’utiliser.
Pas une seule seconde.
La journée s’était enchaînée à toute vitesse, entre un cours sur la géopolitique d’Aestra donné par Maître Varen, et un entraînement physique dirigé par Maître Siren, qui avait pris un malin plaisir à ajouter plus de course que d’habitude, sous prétexte que cela les aiderait à éponger l’alcool de la veille.
D’après elle, le vacarme dans les couloirs en plein milieu de la nuit l’avait empêchée de fermer l’œil, et elle comptait bien leur faire payer chaque minute de sommeil perdue.
Il n’était que la fin de l’après-midi lorsque Sira s’écroula sur son lit. Eli s’allongea à son tour, sans prendre la peine de retirer ses bottes.
— Je sais même pas si j’aurai l’énergie de marcher jusqu’au réfectoire pour le dîner, souffla-t-elle.
La lumière du soleil déclinant passait par les fenêtres, peignant les murs ternes d’un orange doux qui semblait chasser leur froideur. On sentait déjà dans l’air la fraîcheur discrète des premiers jours d’automne.
Sira se retourna sur le côté, face à son amie, un bras replié sous sa tête.
— M’en parle pas… La journée a été éprouvante.
— Tu veux en discuter ? Je veux dire… de ton duel avec Ilyan, répondit Eli.
Sira se redressa, s’assit en tailleur sur son lit.
— Il n’y a pas grand-chose à dire… Son Écho… je comprends sa puissance, et à quel point il peut être utile pour des missions d’espionnage. Mais je ne sais pas… c’est trop intrusif. Il est entré dans ma tête sans que je puisse l’en empêcher… et une fois à l’intérieur, il a tout tordu, tout déformé.
Elle soupira et se redressa, le visage encore crispé par le souvenir du duel.
— Enfin bon, c’est le but des duels : tester nos Échos, apprendre à les maîtriser. C’était juste… éprouvant, répéta-t-elle.
— Heureusement qu’il y a les colliers… J’ose pas imaginer ce que ça donnerait s’il avait un accès permanent à son Écho. C’est terrifiant.
Sira s’approcha de la salle de bains et jeta un coup d’œil par-dessus son épaule.
— Je vais me doucher, ça me fera du bien. Allez, on en parle plus. Ce soir, on dîne tôt. Repos complet, les missions tombent demain.
— Oh, pas question d’une autre soirée arrosée… sourit Eli. Mais les missions, oui. J’ai hâte de sortir un peu d’ici.
Moins d’une heure plus tard, elles se dirigeaient vers le réfectoire. Celui-ci se trouvait au rez-de-chaussée, dans l’un des quatre bâtiments formant les contours de la cour centrale. La nuit était presque entièrement tombée. La grande salle était éclairée par d’immenses chandeliers suspendus au-dessus de longues tables de banquet en bois sombre. De nombreux Résonnants de tous âges y prenaient leur repas, le brouhaha continu de leurs conversations se mêlant aux cliquetis des couverts.
À l’entrée, Sira et Eli récupérèrent leur plateau-repas. Le menu, identique pour tous, changeait chaque jour. Ce soir-là : soupe de légumes, pain grillé… et ragoût de poisson. Sira grimaça. Elle détestait ça. Décidément, cette journée n’avait rien pour elle.
Les deux amies prirent place à l’une des tables. En portant sa cuillère à ses lèvres, Sira balaya la pièce du regard, tandis qu’Eli discutait déjà — beaucoup trop fort — avec le Résonnant assis à côté d’elle. Elle repéra Ilyan, assis non loin, en pleine conversation avec quelques élèves de leur promotion. Il parlait avec calme, un léger sourire au coin des lèvres, les coudes posés sur la table. Mais au moment où leurs regards se croisèrent par hasard, ses mots s’interrompirent. Sira détourna aussitôt les yeux, le cœur serré sans trop savoir pourquoi, et se concentra sur son assiette. Elle se pressa de terminer, n’aspirant plus qu’à regagner son lit pour enfin se reposer.
Il ne restait plus que la lune pour diffuser sa lumière pâle à travers la fenêtre lorsqu’Eli et Sira regagnèrent leur chambre. La première s’écroula sans attendre sur son lit.
— Bonne nuit, murmura-t-elle.
— Bonne nuit, Eli, répondit Sira.
Elle prit le temps d’une toilette rapide, puis se glissa sous les draps. Le sommeil, pourtant attendu, tarda à venir. Les événements de la journée défilaient encore dans sa tête.
Elle revoyait le calme d’Ilyan, alors même qu’il envahissait son esprit. Son Écho ne laissait aucune trace visible… et pourtant, il l’avait mise à genoux. Comme aucun adversaire ne l’avait jamais fait.

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