Chapitre 3
La nuit avait été courte, mais réparatrice.
Sira s’était autorisée une heure de sommeil supplémentaire ce matin-là. Aucun cours n’était prévu avant l’assignation des expéditions, prévue en fin de matinée.
Chaque année, au cours du second semestre, les Résonnants ayant atteint la majorité étaient envoyés en mission sur le continent. Certaines étaient commanditées par l’une des trois grandes Nations d’Aestra, d’autres, plus rares, directement par l’Ordre.
L’année précédente, Sira avait été envoyée avec un groupe de sa promotion à Sahel’Akar, la nation désertique dont elle était originaire, pour enquêter sur une série de sabotages dans les mines de nézarium, une pierre rare utilisée pour fabriquer des objets catalyseurs d’Échos.
L’affaire s’était révélée être un simple conflit de pouvoir entre deux grandes familles propriétaires, et avait été réglée assez rapidement… ce qui avait laissé à Sira le temps de profiter un peu des oasis de sa région natale.
Mais ce n’était pas toujours aussi paisible.
Il arrivait que des Résonnants y laissent la vie.
Il y a deux ans, trois membres de sa promotion n’étaient jamais revenus d’un voyage à Nymis, l’archipel situé au nord de Kitras. Pris dans une violente tempête, leur navire n’avait jamais atteint les côtes. Sira n’avait jamais compris pourquoi aucun Résonnant maîtrisant l’eau ou le vent n’avait été envoyé pour cette expédition. L’Ordre choisissait pourtant toujours avec soin les Échos les plus adaptés. Mais, ne connaissant pas les détails exacts de cette mission, elle s’était abstenue de tout commentaire.
Comme chaque année, des lettres individuelles avaient été glissées sous la porte de chaque chambre ce matin. Elle indiquait le nom de leur référent de mission, ainsi que l’heure et le lieu du rendez-vous pour le briefing, toujours tenu dans la plus stricte confidentialité : seuls les Résonnants concernés et leur référent connaissaient l’objectif de l’expédition.
Sira avait rendez-vous à 11 heures, dans le bureau de Dalken, situé dans le bâtiment administratif de Kitras.
Dalken était l’une des personnes les plus influentes de l’institution. Il refusait tout titre honorifique, et personne ne connaissait son nom de famille. C’était lui qui décidait de l’affectation finale des Résonnants à la fin de leur formation. Mais ses responsabilités ne s’arrêtaient pas là : il était également le porte-parole de l’Ordre auprès des trois grandes Nations. Sira avait toujours été impressionnée par sa capacité d’observation : Dalken connaissait chaque Résonnant, retenait chaque prénom, savait quel était leur Écho et jusqu’où allait leur maîtrise.
En tout cas, une chose était sûre : si Dalken était son référent de mission cette année, ce ne serait pas une expédition ordinaire. Et tant mieux. Celle de l’année précédente avait été d’un ennui profond. Sira possédait l’un des Échos les plus puissants de Kitras, et elle en avait acquis une maîtrise remarquable. Certes, elle n’avait pas pu le démontrer lors du duel de la veille, mais ce n’était pas ce genre d’épreuve qui comptait le plus. Ce qui pesait réellement dans la balance de leur future affectation, c’étaient les résultats de mission. Et Sira comptait bien prouver sa valeur.
Elle rejoignit Eli au réfectoire pour le petit déjeuner. Celle-ci était déjà installée avec Narell, le Résonnant muet qu’elle avait affronté la veille, Céliane, une petite brune au carré court, véritable rayon de soleil de leur promotion, dont l’Écho, à son image, lui permettait de manipuler la lumière, et Leonid, un grand blond qui avait beaucoup dans les muscles et moins dans la tête selon Eli, sûrement dérangée par le fait qu’il était ouvertement épris d’elle. Tous discutaient joyeusement, portés par l’excitation de découvrir bientôt leur assignation.
Sira prit place à leurs côtés, et ce fut Céliane qui, avec son enthousiasme habituel, lui demanda :
— Et toi, Sira ? Tu as une idée de ce que tu vas faire ?
— Difficile à dire, répondit-elle en souriant. Mais cette année, j’ai Dalken en référent. Ça promet d’être excitant.
— Dalken ! s’écria la petite brune. On joue pas dans la même cour ! Je parie sur une mission à Théléris… genre un truc archi secret… peut-être même avec la famille royale ?!
Sira laissa échapper un petit rire.
— Avec la famille royale, je ne pense pas ! Mais que ça soit là-bas ne m’étonnerait pas.
Théléris était la nation la plus vaste d’Aestra. Économiquement comme militairement, elle représentait la plus grande puissance du continent. C’était souvent là-bas que se jouaient les missions les plus importantes.
— Et vous alors ? demanda Sira en jetant un coup d’œil à chacun de ses amis.
— Comme d’habitude pour moi, soupira Leonid. Je me retrouve avec Maître Tirsan. Sûrement encore une mission de guérisseur.
— Rien d’étonnant, étant donné que ton Écho permet de soigner n’importe quelle blessure physique, répondit Eli en reprenant une bouchée de ses œufs brouillés.
— Peut-être que cette fois, on partira ensemble ? dit Leonid en se penchant légèrement vers elle avec un sourire charmeur.
— Beurk ! Plutôt mourir ! lâcha Eli en mimant un haut-le-cœur exagéré.
Tout le monde éclata de rire, sauf Narell, qui se contenta de sourire.
Parfois, Sira se demandait s’il était physiquement incapable d’émettre un son, ou s’il n’en avait simplement pas envie.
Certains disaient l’avoir déjà entendu parler, affirmant que c’était sa timidité extrême qui le rendait silencieux. Mais en treize ans passés à Kitras, elle n’en avait jamais été témoin.
Le petit déjeuner se poursuivit dans la bonne humeur.
Céliane leur confia qu’elle espérait être envoyée sur les archipels de Nymis, une nation qu’elle n’avait encore jamais visitée.
Eli, quant à elle, se fichait bien de la destination, tant qu’elle pouvait se battre un peu. Elle lança, avec un sourire en coin, qu’une mission avec la Milice de Théléris lui irait très bien.
Un nouvel éclat de rire parcourut la table lorsque Narell se mit à mimer Maître Kaelis pour leur faire comprendre qu’il avait été assigné à ce dernier, tout comme Eli, d’ailleurs.
Il s’était levé, avait gonflé le torse avec une expression sévère et avait plaqué ses cheveux en arrière avec ses mains.
Sira avait hâte de partir, mais savait déjà que ces moments avec ses amis allaient lui manquer. Elle avait rejoint Kitras à onze ans, et sans plus aucun contact avec son père, ceux qui y vivaient étaient peu à peu devenus sa seule famille.
Sira retourna dans sa chambre seule : le briefing d’Eli avait lieu plus tôt que le sien. Elle profita du calme pour prendre le temps de se préparer, savourant une toilette tranquille suivie d’un court moment de méditation. Les instants de silence étaient rares à Kitras, alors elle en profitait pleinement.
Mais la quiétude ne dura pas. Eli fit irruption dans la pièce comme une bourrasque, la porte claquant derrière elle. Sira sursauta.
— Ah ! Tu n’es pas encore partie voir Dalken, lança Eli en reprenant son souffle. J’avais peur de te rater.
— Qu’est-ce qu’il t’arrive ? Tu as vu un mort ou quoi ? demanda Sira, un sourcil levé.
— Non, non… je suis avec Narell pour ma mission.
— C’est une bonne nouvelle, non ?
— Pour moi, oui. Le problème n’est pas là, dit Eli en inspirant profondément pour calmer sa respiration.
— Le souci, c’est que… apparemment, les duels d’hier servaient à nous faire expérimenter l’Écho de notre futur partenaire. Le vivre en situation, d’après Maître Kaelis, permet de mieux en comprendre l’impact.
Sira sentit sa gorge se serrer.
— Mais… je suis la seule à avoir subi l’Écho d’Ilyan hier. Lui n’a même pas eu un aperçu du mien.
— C’est rare que quelqu’un ne puisse pas du tout utiliser son Écho pendant un duel… Eli s’interrompit en voyant le visage de Sira se tendre. Je veux dire, ce n’est pas de ta faute. Tu ne pouvais rien faire, c’était évident.
Elle haussa les épaules, tentant un sourire rassurant.
— Et puis, il n’a pas besoin de le vivre pour savoir à quel point ton Écho est puissant. Tout le monde le connaît. Tu n’es pas la meilleure pour rien, ajouta-t-elle avec un clin d’œil.
— Je ne suis pas la… Sira s’interrompit, secouant la tête. Peu importe. Merci de m’avoir prévenue. Il faut que j’y aille.
Eli la serra dans ses bras, et sans la lâcher, lui dit:
— Courage. De toute façon, s’il te fait du mal, je lui arrache la tête.
Sira eut un petit rire à cette menace, l’embrassa sur la joue, puis quitta la chambre pour prendre la direction du bâtiment administratif.
Le bureau de Dalken se trouvait au troisième et dernier étage du bâtiment administratif, accessible par un large escalier en pierre au fonctionnement singulier. Il était composé de deux rampes en colimaçon qui tournaient autour du même axe sans jamais se croiser. Deux personnes pouvaient l’emprunter simultanément, l’une montant pendant que l’autre descendait, sans jamais se croiser.
À chaque étage, l’escalier débouchait sur un palier menant à une grande porte en bois, encadrée par une arche de pierres sculptées.
Sira poussa la porte du troisième étage et s’engagea dans un long couloir. Contrairement au reste de Kitras, austère et fonctionnel, c’était le seul endroit où la décoration avait sa place. De grandes tapisseries représentaient les hauts faits de célèbres Résonnants de l’Ordre : batailles remportées, sauvetages in extremis, exploits diplomatiques. Tout le long du couloir, des portes sobres en bois, menaient aux différents espaces de travail des membres de l’administration.
Elle savait exactement où se trouvait le bureau de Dalken. Depuis son arrivée à Kitras, il l’avait prise sous son aile, jouant un rôle de mentor. Elle avait eu de nombreuses occasions de lui rendre visite. Arrivée devant la porte, elle inspira profondément, puis toqua trois fois.
— Entrez, fit une voix familière depuis l’intérieur.
Elle entrouvrit la porte et pénétra dans la pièce. Comme toujours, l’endroit aurait mérité un peu de rangement. Sur la table basse du petit coin salon, à sa droite, s’entassaient plusieurs tasses de café vides, mêlées à des piles de paperasse visiblement trop peu importantes pour mériter d’être rangées. Une vaste bibliothèque couvrait le mur de gauche, certains ouvrages traînaient au sol, et les autres semblaient classés selon une logique que seul Dalken pouvait comprendre. Au fond de la pièce, le bureau en bois massif tranchait avec le reste : impeccable, chaque objet à sa place.
Dalken était installé dans son fauteuil en cuir brun. En face de lui, sur l’une des deux chaises disposées devant le bureau, se tenait Ilyan. Cette fois, il n’avait pas attaché ses cheveux, ses mèches désordonnées retombaient jusqu’à son collier.
— Sira, assieds-toi, je t’en prie, dit Dalken d’une voix douce, en contraste avec son apparence. Il devait avoir une soixantaine d’années. Sa barbe épaisse et bien taillée, ajoutée aux rides marquant son visage, lui donnait un air un peu sévère. Ses cheveux poivre et sel, coiffés en arrière comme à son habitude, renforçaient son allure soignée et autoritaire.
Sira prit place sur la chaise à côté d’Ilyan. Elle n’était clairement pas à l’aise d’être si proche de lui, encore un peu secouée par les événements de la veille. Mais elle resta droite, impassible. Ilyan lui adressa un léger sourire en guise de salutation. Elle ne parvint pas à le lui rendre, mais inclina la tête en retour.
— Bon, lâcha Dalken en fouillant dans un tiroir, débarrassons-nous de la paperasse d’abord.
Il sortit deux feuilles qu’il posa devant eux, accompagnées d’un stylo chacun. Les accords de confidentialité. Une formalité obligatoire avant chaque mission. L’objectif exact et le commanditaire devaient rester secrets. On pouvait évoquer le lieu ou raconter quelques anecdotes, mais jamais rien qui puisse compromettre ces deux éléments.
Connaissant déjà le contenu du document, Sira le signa sans même le lire. En jetant un coup d’œil à son voisin, elle constata qu’il en faisait de même.
— Vous avez perdu votre langue, ou quoi ? Vous plombez l’ambiance, là, soupira Dalken.
— Je suis contente de t’avoir en référent, Dalken, dit Sira avec un sourire. On ne risque pas de s’ennuyer.
— Ah ça, non ! Et je suis sûr que tu vas adorer cette expédition.
Elle en doutait fortement, compte tenu de la personne qui allait l’accompagner.
— Bien, dit-il en rangeant les feuilles dans un dossier, ne perdons pas de temps et passons au vif du sujet. Cela fait un moment qu’on entend des rumeurs sur des groupes de Résonnants qui se cachent de l’Ordre, pour éviter la formation et les affectations. Ils cacheraient aussi des enfants encore incapables de maîtriser leur Écho.
— On est au courant de ces rumeurs depuis longtemps… mais personne n’a jamais réussi à les localiser ni à confirmer quoi que ce soit ? demanda Ilyan. Sa voix était un peu rauque, comme s’il sortait d’une mauvaise nuit.
— Jusqu’à maintenant, oui. D’où cette mission. On a perdu leur trace rapidement, mais un groupe a été repéré à Théléris.
Dalken déroula une carte de Théléris et pointa Varac, sa capitale.
— Ils sont d’habitude si discrets qu’on a longtemps douté de leur existence. Mais cette fois, un Résonnant non répertorié a été capturé par la Milice, dans le quartier des artisans. Il avait dissimulé une lame… et s’est tranché la langue avant de pouvoir être interrogé.
Il replia la carte et la rangea dans l’un des tiroirs. Puis il posa les coudes sur le bureau et croisa les mains sous son menton.
— Vous n’avez bien sûr pas été choisis au hasard. Sira, dit-il avec un sourire, tu es l’une des plus puissantes de ta promotion, et j’ai une confiance absolue en toi.
Sira lui rendit son sourire. La confiance était mutuelle, et l’entendre de la bouche de son mentor la remplit de fierté.
— Ilyan, enchaîna Dalken, ton Écho est plus qu’utile dans ce genre de mission. Tu pourras l’utiliser pour obtenir des informations précieuses auprès des…
— En torturant leur esprit ? le coupa Ilyan, le visage crispé.
— En les manipulant, corrigea Dalken sans se démonter, pour les convaincre de livrer leurs secrets. Sira sera équipée d’un bracelet de contrôle : c’est elle qui gérera ton collier.
À ces mots, Sira se tendit. Ilyan se tourna vers elle et lui adressa un léger sourire provocateur, comme pour dire : alors, c’est toi qui tiendras la laisse.
— Vous aurez également, dans vos affaires, d’autres colliers au cas où vous parveniez à capturer des Résonnants rebelles, afin de neutraliser leur Écho. L’objectif est de les localiser et d’obtenir un maximum d’informations sur leur organisation et leurs intentions. S’ils ont fait l’erreur de se montrer, c’est qu’ils préparent quelque chose.
Dalken posa alors une grande enveloppe épaisse devant eux.
— Voici tous les détails dont vous aurez besoin. Vous avez une semaine avant votre départ pour les étudier et me poser toutes les questions qui vous viendront. Compris ?
Sira hocha la tête. Ilyan, lui, resta silencieux.
— Donne-moi ton bras, Sira, demanda Dalken.
Elle obéit, et il lui fixa un bracelet autour du poignet. L’objet était épais, plutôt lourd, sans aucun ornement. Il serrait juste assez pour ne pas pouvoir être retiré, sans pour autant lui couper la circulation.
Au moment où il se verrouilla, elle sentit une énergie étrange lui parcourir le bras, faisant soudain accélérer les battements de son cœur. Elle inspira profondément. Elle n’aurait su expliquer ce qu’elle ressentait, mais elle savait que c’était lié à Ilyan.
— Il faut que tu t’habitues à le porter, et que tu apprennes à t’en servir avant le départ. Tu as dû sentir l’Écho du bracelet résonner en toi. Il y a une notice dans le dossier, lis-la attentivement.
— Oh, ne t’en fais pas. C’est beaucoup plus facile de porter le bracelet… que le collier, répondit Ilyan avec ironie.
Elle se contenta de lui lancer un regard noir.
— Bon, allez plutôt apprendre à vous connaître dehors, dit Dalken en soupirant. J’ai un rendez-vous diplomatique à préparer, et je n’ai ni le temps ni l’envie de m’attarder sur ce sujet aujourd’hui. Faites-moi savoir dans la semaine si vous avez des questions. Sinon, on se revoit le jour du départ.
Il leur fit signe de la main pour les inviter à sortir.
— Merci pour ton temps, Dalken, dit Sira en se levant, la main droite posée sur son poignet.
Il lui rendit son sourire.
Une fois sortis du bureau, Sira et Ilyan traversèrent le couloir dans un silence lourd, se dirigeant vers l’escalier. L’atmosphère était tendue, mais Sira n’avait rien de particulier à lui dire. Elle n’était pas du genre à parler pour combler le vide.
Ce fut finalement Ilyan qui brisa le silence une fois en bas des marches.
— J’ai bien compris que tu m’en voulais pour hier, mais je n’ai fait que m’exécuter pour l’exercice du duel.
— Je m’en fiche, répondit Sira, d’un ton plus froid qu’elle ne l’aurait voulu.
— On va devoir collaborer pour cette mission, tu le sais ? Il va falloir que tu acceptes de me parler, dit-il en se penchant légèrement vers elle. Elle n’était pourtant pas petite, mais ne lui arrivait qu’un peu au-dessus des épaules.
Elle recula d’un pas.
— Je ne suis pas une gamine qui fait la tête pour un simple duel. Comme je te l’ai dit : je m’en fiche. On se voit demain, 9h, à la bibliothèque. Ok ?
— Si tôt ? Tu veux pas plutôt…
Il n’eut pas le temps de finir. Sira s’était déjà éclipsée vers la sortie du bâtiment.
Elle se sentait ridicule d’être aussi mal à l’aise à côté de lui, surtout maintenant qu’elle avait le bracelet. La vérité, c’était qu’elle avait honte d’avoir autant perdu le contrôle de ses émotions, et elle avait du mal à faire face à l’homme qui en était la cause.
Elle ferait des efforts. Pour la mission.
Mais pas aujourd’hui. Demain.

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