Chapitre 4

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Sira s’était levée plus tôt ce matin-là, déterminée à feuilleter le dossier avant de rejoindre Ilyan à la bibliothèque. Elle avait allumé une petite bougie sur son bureau, prenant soin de ne pas réveiller Eli.

La grande enveloppe contenait une centaine de pages : briefing détaillé, rapports de missions précédentes, retranscriptions d’entretiens menés avec des habitants de Théléris, et bien d’autres documents utiles pour leur expédition. Mais elle tourna directement les pages jusqu’à la notice de fonctionnement du bracelet.

ORDRE DE KITRAS – ARCHIVES DES DISPOSITIFS RÉSONNANTS

NOTICE D’UTILISATION

BRACELET ET COLLIER DE CONTRÔLE SYNCHRONISÉS

Réf. EK-415-BRC

Accès restreint – Résonnants autorisés uniquement

Dispositif composé d’un bracelet et d’un collier

Le bracelet, une fois synchronisé avec son porteur, émet un Écho que ce dernier peut résonner.

Le collier est synchronisé à un second Résonnant, sans lui donner de contrôle.

Le lien entre les deux dispositifs est perceptible en permanence par les deux porteurs.

Plusieurs bracelets peuvent être synchronisés à un même collier.

Suspension de la contrainte du collier :

– Le porteur du bracelet doit résonner et amplifier l’Écho du bracelet pour désactiver temporairement la contrainte.

– Il est conseillé de placer la paume au-dessus du bracelet afin de mieux ressentir ses vibrations à amplifier.

– Même lorsque la contrainte est levée, le porteur du collier ne peut pas utiliser son Écho contre le porteur du bracelet.

Désactivation complète du système (déconseillée) :

En restreignant l’Écho, le système est désactivé. Cela :

– Permet de retirer le bracelet

– Supprime la contrainte du collier

Attention : une fois le système désactivé, le porteur du bracelet n’est plus protégé contre l’Écho du porteur du collier.

Avertissements

– Le bracelet ne peut être retiré que si son Écho est restreint.

– Le porteur du collier ne peut pas agir sur le système.

– En cas de neutralisation du porteur du bracelet, la contrainte du collier se réactive automatiquement.

Au vu de la brièveté de la notice, l’utilisation du bracelet semblait plutôt simple. Sira passa sa main au-dessus : elle sentit aussitôt les vibrations. C’était une sensation étrange, presque déroutante, que de percevoir un Écho autre que le sien.

Elle distinguait aussi le lien invisible entre le bracelet et le collier, ou plutôt, entre elle et Ilyan. Une énergie subtile, fluctuante. Par moments, elle semblait plus vive, à d’autres plus diffuse. Pendant sa lecture, elle crut même la sentir s’intensifier légèrement, et se demanda si cela signifiait qu’Ilyan venait de se réveiller.

— Tu es déjà réveillée ? dit Eli d’une voix rauque en se frottant les yeux.

— Désolée, j’ai fait trop de bruit ? répondit Sira en refermant le dossier.

— Non, non, du tout. Je devais me lever bientôt de toute façon.

Eli s’assit sur le bord du lit, jetant un regard curieux à l’enveloppe que Sira glissait dans son sac.

— Alors, le bracelet ?

— Il faut que je m’y habitue.

Un silence s’installa, puis Eli reprit, plus grave :

— Tu vas devoir faire attention avec lui. Ilyan, je veux dire. Déjà parce que je suis convaincue que nos Échos sont le reflet de ce qu’on est, et le sien… il doit être sacrément manipulateur. Et puis, il n'a pas l’air de porter l’Ordre dans son cœur.

Sira releva les yeux vers elle.

— Oui, j’ai remarqué aussi...

Elle laissa échapper un petit rire.

— De nos personnalités vraiment ? Quel est le lien entre moi et la gravité ?

— Et bien, répondit Eli en souriant. Tu gardes toujours les pieds sur terre, même quand tout le monde panique… mais tu as souvent la tête dans les nuages !

Sira leva les yeux au ciel, amusée.

— Et toi, t’as le caractère aussi tranchant que tes lames.

— Oui, et n’oublie pas de lui dire que mes lames n’hésiteront pas une seconde s’il te regarde de travers.

Sira rit à nouveau.

— Oh, ne t’en fais pas. Je pense que je saurai me défendre.

Puis elle reprit un air plus sérieux.

— Je serai prudente. Promis.

Elle se leva de sa chaise, alla chercher ses chaussures au pied du lit et revint s’asseoir pour les enfiler. Pendant ce temps, Eli s’approcha de l’armoire pour y sortir sa tenue du jour.

— Et toi, avec Narell ? demanda Sira.

— Pas simple, vu qu’il ne parle pas, répondit Eli en haussant les épaules, mais au moins, sa compagnie est agréable. Et on se connaît bien, c’est rassurant.

— Tant mieux.

Sira se releva, ajusta son sac sur son épaule.

— Je file. À ce soir ?

— À ce soir. Courage.

La bibliothèque occupait à elle seule tout le premier étage du bâtiment où se trouvait le réfectoire. Le sol, dallé de la même pierre que l’ensemble des constructions de Kitras, était en grande partie recouvert de lourds tapis rouges qui étouffaient le bruit des pas.

De grandes allées de rayonnages en bois sombre s’étendaient à travers la pièce, les étagères chargées d’ouvrages classés par thèmes : Histoire, Étude des Échos, Cartographies, Correspondances diplomatiques… Tout y était méticuleusement organisé.

Au centre de chaque allée, des tables massives entourées de chaises permettaient aux Résonnants de s’installer pour lire ou étudier. Le silence y était presque absolu. On n’entendait que le froissement occasionnel d’une page tournée, un éternuement étouffé ou le grincement d’une chaise.

Au fond de la salle, plusieurs petites pièces de travail individuelles étaient dissimulées derrière d’épaisses portes en bois. Chacune arborait une pancarte réversible, indiquant si la salle était libre ou occupée.

Sira s’adossa contre l’une des portes, en attendant Ilyan. Il arriva quelques minutes plus tard, baillant en se grattant l’arrière de la tête. Ses cheveux étaient attachés en un demi-chignon négligé. Lorsqu’il l’aperçut, il redressa aussitôt sa posture et accéléra légèrement le pas.

Arrivé à sa hauteur, son regard se posa brièvement sur le bracelet qu’elle portait, et ses sourcils se froncèrent légèrement. Mais il releva vite les yeux vers elle, reprenant un air neutre.

— Salut. J’ai réservé cette salle, dit-elle en désignant la porte derrière elle.

— Parfait, répondit-il en glissant les mains dans ses poches avec un léger sourire. Allons-y alors.

Ils entrèrent dans une petite pièce, juste assez grande pour accueillir une table et deux chaises. Sira s’installa la première, posa son sac à ses pieds et sortit directement le dossier fourni par Dalken. Ilyan prit place en face d’elle sans un mot.

Elle inspira profondément. Elle ne lui faisait pas confiance, c’était un fait. Mais se renfermer ne mènerait à rien. Pour le bien de ce qu’ils avaient à accomplir, elle devait faire un effort. Se montrer moins distante ne signifiait pas baisser sa garde.

— Qu’est-ce que tu penses de cette mission ? demanda-t-elle, tentant de briser la glace.

— Est-ce que mon opinion compte ? L’Ordre décide, je m’exécute.

Ça n’allait pas être facile.

Sira remarqua qu’Ilyan ne cessait de jeter des coups d’œil au bracelet. Elle sortit donc la notice en premier, ce qui le fit aussitôt se crisper.

— Si ça ne te dérange pas, j’ai besoin de vérifier que j’ai bien compris son fonctionnement.

— Oh, je t’en prie, fais-toi plaisir, répondit-il d’un ton faussement aimable. C’est le moment idéal pour tester. En cas de problème… trois…

Il s’interrompit brièvement, comme s’il essayait de ressentir les liaisons encore actives.

— Enfin, quatre bracelets sont actuellement synchronisés avec le collier. Tu ne risques rien. Quelqu’un remettra la contrainte si tu échoues.

Son sourire forcé s’étira un peu plus.

— Allez, amuse-toi bien avec ton nouveau joujou.

Le comportement d’Ilyan était décidément déroutant, pensa Sira. La veille encore, c’était lui qui lui reprochait son attitude distante, lui rappelant qu’ils allaient devoir faire des efforts pour coopérer. Et ce matin, le voilà grognon, à peine dissimulé derrière des piques passives-agressives. L’objet autour de son poignet n’y était sûrement pas étranger.

Elle comprenait que la hiérarchie imposée par le bracelet puisse être frustrante, être sous contrainte, et surtout sous le contrôle de quelqu’un d’autre, n’avait rien d’agréable. Mais c’était nécessaire, et il allait devoir s’y faire.

Sans lui répondre, Sira passa la main au-dessus de son poignet gauche et ferma les yeux, cherchant à mieux percevoir les vibrations qu’elle devait amplifier pour libérer l’Écho d’Ilyan. Lorsqu’elle y parvint, elle entendit aussitôt cette même inspiration profonde qu’il avait eue lors de leur duel.

Elle rouvrit les yeux : le visage d’Ilyan s’était visiblement détendu.

— Ça a fonctionné ? demanda-t-elle.

— Oui, répondit-il, comme soulagé d’un poids.

Lorsqu’elle leva de nouveau la main pour réactiver la contrainte, il lui attrapa soudainement le poignet, stoppant son geste.

— S’il te plaît, lâcha-t-il dans un souffle. Il n’y a personne ici. Et je ne peux rien faire contre toi. S’il te plaît, laisse-moi quelques minutes.

— Si je ne le fais pas, quelqu’un d’autre…

— Il faut plus que quelques minutes pour qu’un professeur réagisse, la coupa-t-il. Juste un instant. S’il te plaît.

— Lâche-moi, tu me fais mal, dit-elle en montrant son poignet du regard.

Il lâcha instantanément.

— Désolé.

Elle se permit quelques secondes de réflexion. C’est vrai : il n’y avait personne autour de lui sur qui il aurait pu utiliser son Écho. Le risque était nul, et si elle acceptait de lui laisser ces quelques minutes de répit, peut-être serait-il plus attentif et coopératif par la suite.

— D’accord, répondit-elle en massant doucement son poignet, dix minutes pas plus. En échange, j’aurai besoin de toute ta concentration pour l’analyse du dossier aujourd’hui.

— À vos ordres, cheffe.

À ces mots, elle crut apercevoir un léger sourire de soulagement effleurer ses lèvres.

Ils étudièrent ensemble la carte en détail : les lieux où les rebelles avaient été aperçus, celui où un Résonnant non répertorié avait été capturé.

Avec les seules informations du dossier, il était difficile de formuler la moindre hypothèse solide sur les raisons de leur activité. Ils en conclurent donc qu’il leur faudrait, dans un premier temps, se faire passer pour des civils ordinaires afin de collecter davantage d’informations. Ce serait la première étape de leur mission.

Lorsque Sira dut réactiver la contrainte du collier, Ilyan ne dit rien, mais son regard semblait lui demander de ne pas le faire.

Une pointe de culpabilité la traversa, mais elle l’écarta aussitôt. Les mots d’Eli résonnaient encore dans son esprit : Il ne fallait pas qu’elle se laisse attendrir, ni manipuler.

Si l’Ordre jugeait qu’Ilyan pouvait être dangereux, ce n’était sûrement pas sans raison.

Ils travaillèrent sur le dossier pendant plusieurs heures, ne prenant qu’une brève pause pour déjeuner. Ils analysèrent les différentes pages : le profil du jeune Résonnant récemment capturé, capable de manipuler un certain type de roche. Le garçon, maigre et d’apparence faiblarde, s’était tranché la langue avant de pouvoir révéler quoi que ce soit. On trouvait aussi une carte détaillée de Théléris, marquant les villages et les zones proches de la capitale susceptibles d’abriter des groupes rebelles.

— Il serait intéressant que tu lises aussi la notice du bracelet, au cas où nous tomberions sur un Résonnant non répertorié.

— Je ne mettrai de collier à personne.

— Il le faudra bien, pour les maîtriser...

— Tu ne nous crois pas capables de gérer ça sans avoir recours à des méthodes aussi lâches ?

— Ces méthodes ont été mises en place il y a des années pour de bonnes raisons, Ilyan.

— Ça t’est déjà arrivé de remettre en question une seule décision de l’Ordre, ou est-ce que tu suis toujours les règles comme un bon petit chien ? lança-t-il froidement.

Elle serra les poings à ces mots, mais sa voix resta calme.

— Je remets en question ce qui mérite de l’être. Et jusqu’ici, l’Ordre m’a donné bien plus de raisons de lui faire confiance que toi.

Un silence tendu s’installa. Puis elle se leva.

— On en a fini pour aujourd’hui.

Sira rangea le dossier dans son sac et sortit de la bibliothèque.

Ilyan était difficile à cerner. Il s’était montré investi, sérieux dans l’étude du dossier, et pourtant, il continuait d’exprimer une forme de rejet envers l’Ordre et ses règles. Son humeur changeait vite, son comportement aussi. Il était une énigme à lui tout seul.

Elle ne prit pas la direction de sa chambre, mais se dirigea vers le bâtiment administratif. Elle avait besoin d’exprimer ses doutes, d’obtenir quelques réponses.

— Son Écho est unique, rare. C’est ce qui le rend indispensable à cette mission, lui dit Dalken avec la tendresse qu’il réservait toujours à son égard.

— Comment fonctionne-t-il ? demanda Sira.

— Il résonne les émotions. Comme n’importe quel type d’Écho, il ne crée rien. Il ne fait qu’amplifier, modeler ou restreindre ce qui existe déjà. Les émotions aussi émettent une vibration, et c’est celle-là qu’il perçoit.

Sira repensa à leur affrontement.

Savoir que les émotions qu’elle avait ressenties ce jour-là avaient été amplifiées à partir de ce qui était déjà en elle, lui serra la gorge.

— Je t’avoue que j’ai des doutes sur sa fidélité à l’Ordre, souffla-t-elle. Je ne pense pas qu’il comprenne l’utilité des règles qu’on lui impose.

— Je ne lui fais pas totalement confiance, répondit Dalken après un court silence. Mais à toi, si. Tu es même la seule que j’aurais envoyée pour cette mission. Je sais que tu as les capacités de le gérer, de prendre les bonnes décisions... et la puissance pour le maîtriser, si jamais ça devenait nécessaire.

Sira esquissa un sourire, puis laissa échapper un léger soupir en se laissant aller contre le dossier de sa chaise.

— J’ai un peu peur de cette expédition, je t’avoue.

— Sira, dit doucement Dalken en se levant, avant de s’accroupir à sa hauteur, il n’y a que les idiots qui ne ressentent jamais la peur. Elle prouve que tu as conscience des enjeux, et que tu sais à quoi tu t’exposes. Elle est saine. Elle te rend plus forte.

Il lui adressa un sourire franc, puis ajouta :

— Tu es exceptionnelle, Sira. Ne l’oublie pas. Je sais que tu réussiras à surmonter tout ça. Et même à apprivoiser Ilyan. Et quand tu reviendras m’annoncer le succès de ta mission, je te promets une belle dose de tes pâtisseries préférées.

Il se releva avec un clin d’œil et Sira rit doucement.

— Je ne suis plus une enfant.

— Ça ne change rien au fait que tu as toujours eu un faible pour les figues confites.

— J’accepte, répondit-elle en se relevant, le sourire aux lèvres.

Elle remit son sac sur son épaule.

— Merci pour tout Dalken. Je ne te décevrai pas.

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