Chapitre 5

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Ilyan n’avait pas demandé à nouveau la levée de la contrainte du collier, et Sira n’avait pas voulu retenter l’expérience, maintenant qu’elle savait comment le dispositif fonctionnait. Elle commençait aussi à s’habituer au fil d’énergie qui les reliait, et comprenait peu à peu que ses fluctuations dépendaient de l’activité et de l’humeur du porteur. Elle se demandait si Ilyan ressentait lui aussi cette énergie, mais elle n’avait pas osé aborder le sujet avec lui. Tout ce qui touchait au collier restait un sujet sensible, et il avait tendance à se braquer dès qu’elle l’évoquait.

Ils avaient poursuivi l’étude du dossier de mission tout en continuant à assister aux différents cours et à maintenir leur entraînement physique. Toutes les informations exploitables avaient été passées en revue.

Le départ était prévu dans deux jours.

Sira n’avait pas l’intention de revoir Ilyan d’ici là : elle préférait se concentrer sur sa préparation mentale et physique.

Plusieurs Résonnants de sa promotion étaient déjà partis, rendant les journées plus calmes. Hier soir, elle avait aidé Eli à faire son sac pour son départ prévu aujourd’hui, auquel elle comptait assister. Chaque fois que son amie partait, un petit pincement se formait dans sa poitrine.

Eli parlait fort, ne se reposait jamais, buvait bien trop avec les autres, et la réveillait en rentrant au milieu de la nuit. Mais Sira l’aimait pour tout ça. Sans elle, Kitras semblait vide.

Elles s’étaient serrées dans les bras, larmoyantes, s’étaient promis de s’écrire toutes les semaines, puis avaient bavardé jusqu’à tard, de tout et de rien, avant de s’endormir ensemble.

Lorsque Sira s’était levée ce matin-là, Eli avait déjà quitté la chambre. C’était rare que sa colocataire soit debout avant elle, mais en période de stress, elle avait souvent du mal à dormir.

Son départ était prévu en fin de matinée : elle devait prendre le bateau pour Sahel’Akar, un trajet d’environ cinq jours.

L’île de Kitras étant isolée des continents, le seul moyen de transport était le bateau, et c’était souvent là que débutait la première épreuve d’une expédition. L’océan pouvait se montrer capricieux, et sans Résonnant dont l’Écho pouvait faciliter la traversée, le voyage devenait périlleux, parfois même fatal.

Les capitaines n’hésitaient pas à repousser un départ si le vent leur murmurait un mauvais présage… mais il arrivait qu’ils se trompent.

Sira fit une toilette rapide, enfila son uniforme, puis sortit de sa chambre pour se diriger vers le réfectoire. Lorsqu’elle traversa la cour, elle aperçut Narell assis sur un banc, l’air perdu dans ses pensées. Elle s’arrêta et s’assit à ses côtés. Il lui sourit à ce moment-là.

— Prêt pour le départ ? demanda-t-elle.

Narell hocha simplement la tête, puis lui répondit en langue des signes, des gestes qu’elle peinait encore à comprendre. Mais lorsqu’il leva vers elle ses yeux bleu clair et la fixa, elle comprit sans effort ce que cela signifiait : Et toi ?

— Je crois que c’est la première fois que je pars à reculons pour une mission, souffla-t-elle.

Elle s’était toujours sentie en confiance pour se confier à Narell. Peut-être parce qu’il était silencieux et attentif. Jamais de paroles vides pour tenter de la rassurer, juste une présence calme, une écoute apaisante.

Il posa doucement la main sur son épaule et la serra, en geste de réconfort.

Sira lui sourit en réponse et le prit dans ses bras avec douceur.

— Prends soin de toi… et bon courage pour supporter Eli pendant tout ce temps, dit-elle avec une pointe d’humour.

Il lui rendit son étreinte en silence, puis lui signa quelques mots que Sira ne comprit qu’en bribes : merci, force, courage. Le reste lui échappa, mais l’intention était claire.

Le port était le seul endroit de Kitras situé en dehors des murailles. Modeste, il ne pouvait accueillir qu’une dizaine de bateaux au maximum. Une maison de pierre, adossée à la falaise, faisait à la fois office d’auberge de passage pour ceux qui attendaient leur embarcation, et de poste de contrôle pour tout nouvel arrivant sur l’île. Le sol était pavé de grandes dalles de pierre, usées par le sel et le vent. Les quais en bois sombre s’étendaient en lignes droites vers la mer et de hautes lanternes sur pied les bordaient.

Le soleil était presque à son zénith. Une cinquantaine de Résonnants s’étaient rassemblés, une douzaine d’entre eux prêts à partir pour leurs missions respectives. Ils se tenaient alignés, leur sac de voyage à leurs pieds, le poing posé contre le cœur. Eli était parmi eux, ses cheveux attachés lui donnant un air plus sérieux que d’ordinaire. Lorsqu’elle croisa le regard de Sira, elles s’échangèrent un sourire discret.

Face au groupe en départ, Maître Kaelis se tenait droit, flanqué de Dalken à sa droite et de Maître Varen à sa gauche.

— Comme pour chaque départ, il est de mon devoir, en tant que référent, de vous rappeler certaines règles, dit-il avec sérieux. Vous partez au service de l’Ordre, et de la Nation qui vous a missionnés, à tous deux, vous devez une loyauté sans faille.

À ces paroles, les Résonnants acquiescèrent et dirent d’une seule voix :

— Nous sommes loyaux à l’Ordre et à la Nation requérante.

— Vous n’êtes autorisés à ôter la vie qu’en dernier recours : uniquement si votre vie ou celle d’autrui est menacée, et qu’il est impossible de maîtriser ou de mettre hors d’état de nuire autrement.

Un vent fort s’engouffrait entre les navires, faisant battre les pavillons et grincer les mâts. Quelques mouettes criaient au large. Plus loin, une pile de caisses mal arrimées vacilla sous une rafale ; la bâche claqua et les caisses du dessus basculèrent. Sira jeta un bref coup d’œil et, bougeant à peine, relâcha la pesanteur autour d’elles : la chute se fit lente, le bois effleura la pierre sans fracas, et le discours en cours sur le quai ne s’interrompit pas.

Le ciel était dégagé, ce qui rassurait Sira : le voyage d’Eli devrait au moins commencer sans tumulte. Elle observa son amie, droite et résolue, le regard plein de détermination et de courage.

Maître Kaelis enchaîna :

— La durée maximale de votre mission est de trois mois. Si vos objectifs sont atteints avant terme, vous pouvez soit rentrer à Kitras, soit prendre du repos dans la Nation de votre choix. Passé ce délai sans résultat, la mission est considérée comme échouée : vous rentrerez immédiatement à Kitras pour remettre votre rapport.

Il arrivait que certains Résonnants n’atteignent pas leurs objectifs, il n’y avait alors aucune sanction. L’échec n’était pas répréhensible : seule une infraction aux règles l’était.

Maître Kaelis continua d’énoncer ces consignes que tous connaissaient déjà, à force de les avoir entendues pendant des années, pourtant, chacun les écoutait toujours avec attention.

Le départ fut rapide : quelques étreintes, des mots brefs, des gestes de la main. Sira était contente d’avoir eu le temps de dire au revoir à son amie la veille, dans de meilleures conditions.

Elle resta au port, même après le départ de tous. Elle aimait le bruit des vagues qui frappaient les digues et regardait les bateaux s’éloigner vers l’horizon. La chaleur du soleil, qui réchauffait les dalles, lui apportait une agréable sensation de confort.

Sira avait la sensation que cette année serait différente : pour la première fois, l’Ordre l’avait missionnée directement pour une opération plus dangereuse que tout ce qu’elle avait affronté jusque-là, aux côtés d’un partenaire à la loyauté incertaine. Mais la sienne était sans faille, et elle ferait tout pour que l’expédition se déroule au mieux.

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