Chapitre 6
La mer était un peu plus agitée que ne l’avait annoncé le capitaine, mais cela restait navigable. La fraîcheur du vent au large n’était pas des plus agréables, les nuages empêchant le soleil de réchauffer l’air ambiant, mais des poêles à charbon maintenaient les pièces du bateau à une température correcte.
Dalken avait volontairement choisi l’un des plus petits afin de rendre leur arrivée plus discrète. Les pavillons de l’Ordre avaient été remplacés par ceux d’une famille marchande peu connue sur le continent. Les planches, abîmées par l’humidité, trahissaient l’âge du navire, mais il semblait malgré tout solide : Dalken n’aurait jamais pris le risque d’en choisir un incapable de faire le voyage. Seuls le capitaine et ses deux matelots accompagnaient Sira et Ilyan, le bâteau ne pouvant accueillir davantage de passagers.
Le mélange d’odeurs d’iode et de charbon piquait le nez de Sira tandis qu’elle feuilletait encore le dossier. En face, Ilyan, plus pâle qu’à l’ordinaire, gardait les yeux fixés sur une latte du plancher : il ne semblait pas apprécier le roulis.
— Tu m’écoutes ? demanda Sira en tapotant du bout de son crayon sur la table pour attirer son attention.
— Oui, oui. Le tavernier du… Trou Badour est notre allié et informateur principal… Ca… Carn ?
— Carim Verat. Il nous a réservé une suite : une seule entrée, deux chambres séparées. On garde chacun notre espace sans compromettre la couverture.
L’idée était de se faire passer pour un jeune couple tout juste marié, en voyage de noces à Varac, réputée pour ses fêtes. Cela n’enchantait guère Sira, mais c’était le scénario le plus crédible qu’ils avaient trouvé : elle avait la peau mate et les cheveux blonds ; Ilyan, grand brun à la peau pâle, ne pouvait décemment passer pour son frère. Il était évident qu’ils n’étaient pas de la même Nation.
Les habitants parleraient sans doute davantage s’ils les pensaient simples voyageurs : on se confie moins lorsqu’on se sait face à l’Ordre. Non que celui-ci manque de respect, mais l’intimidation ferme les bouches.
— Je t’ai noté ici les informations à retenir pour la couverture, dit Sira en lui tendant une feuille. On a trois jours de voyage : c’est suffisant pour les mémoriser. Assure-toi de bien les…
— Tu ne prends jamais de pause ? la coupa Ilyan, toujours pâle et manifestement nauséeux. Justement : on a trois jours de voyage, et on a déjà travaillé tout ça plusieurs fois à Kitras.
— On n’a pas grand-chose d’autre à faire sur ce navire, répondit-elle en grimaçant.
C’était vrai : à part quelques jeux de cartes et de vieux livres de navigation, les distractions se faisaient rares.
— Rien que sortir de cette cabine et prendre l’air ne serait pas de refus. Je vais finir par rendre mon repas sur ce dossier si ça continue.
Sira fit une mine de dégoût et rangea le dossier dans l’un des tiroirs de la commode. La pièce était la seule salle commune du navire, d’ordinaire réservée au capitaine, il leur en avait laissé l’accès pour qu’ils puissent travailler et discuter en toute confidentialité. Les repas se faisaient dehors, sur le pont, avec pour seule protection une toile tendue entre le mât et la timonerie, en dessous, un petit poêle à charbon faisait office de réchaud. Les plats étaient très basiques : poisson et soupe, accompagnés d’eau ou de whisky.
— J’ai compris. Faisons une pause, alors.
Elle se leva et sortit de la cabine, suivie d’Ilyan qui titubait derrière elle, c’en était presque risible de voir une carrure pareille vaciller sous le roulis. Elle laissa échapper un petit rire étouffé lorsqu’il manqua de perdre l’équilibre en débouchant sur le pont.
Le plus jeune des matelots, un blond aux yeux verts, les salua tout en essuyant le compas résonant. L’instrument prenait la forme d’un cristal bleu serti dans un berceau de fer posé sur un pied fixé au pont, il projetait un trait de lumière vive que le navire s’efforçait de garder dans son axe.
Sira avait toujours éprouvé une vive admiration pour ces instruments, et surtout pour l’ingéniosité de ceux qui, sans avoir connu l’Éveil, avaient tout de même compris assez des Échos pour fabriquer des catalyseurs. Grâce à eux, des technologies avancées s’étaient développées et se retrouvaient désormais partout : transports, armement, matériel agricole, jusqu’au divertissement. Toutes utilisaient le Nézarium, extrait à Sahel’Akar, la seule pierre capable d’entrer en résonance avec un Écho, qui avait fait la fortune de plusieurs familles propriétaires de mines. Mais c’était à Théléris que se trouvaient les plus grands scientifiques et spécialistes des catalyseurs : ils importaient le Nézarium et concevaient des technologies de pointe qu’ils revendaient à prix d’or. Cela faisait de Théléris la Nation la plus développée du continent, ainsi qu’une force militaire de premier plan, portée par ses armements de résonance. Quand elle était petite, avant son Éveil, son père lui avait expliqué, sans qu’elle en comprenne encore la portée, l’importance de l’accord entre Théléris et Sahel’Akar : l’une fournissait le Nézarium, l’autre assurait la protection.
Ilyan s’affaissa contre le bastingage, le trajet s’annonçait long s’il restait dans cet état. Sira se demanda comment son Écho pourrait l’aider : stabiliser son centre de gravité pour atténuer le roulis, peut-être… mais, pour un véritable effet, il lui faudrait plutôt agir sur le navire tout entier.
— Ça lui passera, il va s’habituer.
Sira sursauta : le capitaine venait d’apparaître derrière elle ; il avait dû remarquer qu’elle fixait Ilyan, désormais aussi blanc que sa chemise. Elle se retourna. Le capitaine, qu’on appelait Rohen, n’était pas grand mais trapu, son crâne dégarni contrastait avec sa longue barbe. Un cigare aux lèvres, il leva les yeux vers le ciel, l’air songeur.
— Je crains que le ciel m’ait menti, grogna-t-il. La traversée ne sera pas aussi douce que prévu.
— Ça ne va pas l’aider à aller mieux…, répondit Sira avec un léger sourire moqueur.
— Ton compagnon n’est clairement pas fait pour la mer. Le temps est capricieux, mais le vent nous est favorable : nous devrions arriver plus vite. Il n’aura pas à supporter ça trop longtemps.
Rohen crapota son cigare, laissant échapper la fumée par le nez. Le visage adouci, il reprit :
— Le dîner sera servi vers vingt heures. Milo a réussi à pêcher du calamar. Pour l’occasion, j’ouvrirai une bonne bouteille de whisky.
— J’ai hâte de ce repas digne d’un chef de Nymis.
Elle adressa un sourire au capitaine, puis se dirigea vers Ilyan, assis contre le bastingage, les bras posés sur les genoux. Il la regarda s’approcher en grimaçant.
— Si tu viens encore pour me parler de la mi…
— Je peux te soulager quelques instants avec mon Écho si tu veux, mais le capitaine pense qu’il vaut mieux que tu t’habitues.
— Ça va aller, merci, ce ne sont pas quelques vagues qui auront ma peau.
Sira laissa échapper un petit rire, ce qui lui arracha un bref sourire.
— J’ai bien l’impression que si, dit-elle en s’accroupissant à sa hauteur. Allez, courage : apparemment, un festin nous attend ce soir.
— Rien que d’y penser, j’ai des haut-le-cœur…
— Il paraît qu’avoir l’estomac vide, c’est pire avec le mal de mer.
Il souffla, et elle se releva en lui posant la main sur l’épaule.
— Je vais me reposer un peu dans la cabine. On se voit au dîner.
Écrire sur un bateau n’était décidément pas une tâche facile. À plusieurs reprises, la plume de Sira avait dérapé sous les à-coups du roulis, les vagues faisant vibrer la table.
Eli devait atteindre Sahel’Akar à peu près au moment où Sira et Ilyan mettraient pied à Théléris, Kitras étant plus proche de cette dernière. Elle espérait que la mer se montrerait plus clémente pour son amie.
Elles s’étaient promis de s’écrire régulièrement et, surtout, d’envoyer un mot à leur arrivée, histoire de se rassurer mutuellement qu’elles étaient arrivées à bon port. Sira s’était donc imposé un rituel de quinze minutes par jour, durant lequel elle rédigeait sa correspondance, et s’assurerait d’en expédier une première dès qu’elle poserait le pied à Théléris.
— Je vous jure que c’est vrai ! s’écria Milo. J’en ai vu un au large des archipels de Nymis. Il était énorme !
— T’es sûr que t’avais pas trop tiré sur la vapeur-d’algue ce jour-là ? répondit le capitaine en riant.
— Puisque je te dis que non. C’était un véritable wyrm des mers. On sait qu’ils existent.
— Certes, mais ils ne se montrent jamais, sauf aux Matriarches, dit Ilyan en reprenant une gorgée de whisky.
Il allait mieux ce soir : son corps semblait enfin s’habituer à la mer, ce qui lui avait permis de savourer son calamar. Milo, le plus jeune des matelots, avait ensuite proposé de se raconter des histoires en finissant le whisky. D’après Jarik, son collègue, ce serait dommage de remiser une bouteille déjà si bien entamée. Le capitaine n’avait pas objecté.
Milo ronchonna, puis se tourna vers les deux Résonnants, un grand sourire aux lèvres.
— Vous avez dû en voir des créatures magnifiques pendant vos voyages, non ?
Voyage : un bien joli mot pour parler des missions, pensa Sira.
— Je ne suis encore jamais allée à Nymis, répondit-elle. Les plus belles créatures s’y trouvent. Mais j’ai vu un alicanto une fois, dans un zoo de Sahel’Akar.
— C’est pas vrai ! s’exclama Milo. Il était comment ?
— J’étais petite, alors je me souviens mal, mais je crois que c’est la plus belle créature que j’aie vue de ma vie. Ses plumes brillaient comme du feu.
— C’est triste, quand même, qu’il soit enfermé dans un zoo…
— Ce sont des créatures rares, qui ne survivent pas longtemps dans la nature à cause des braconniers, répondit-elle en lui tapotant l’épaule. Il était en sécurité là-bas.
— Peut-être que ce n’est pas à nous, humains, de décider d’enfermer une espèce pour la protéger de nos propres actes, dit Ilyan froidement, ce qui lui valut un regard noir de Sira. Il répondit par un simple haussement d’épaules.
— Et sinon, les interrompit Jarik en servant du whisky dans chaque verre, si vous nous racontiez, capitaine, comment vous avez rencontré un esprit marin ?
— Ah, ça, c’est une histoire, répondit Rohen en tirant une bouffée de son cigare. Vous savez, les esprits marins n’apparaissent qu’aux navigateurs les plus vaillants, ils…
Un choc sourd contre la coque coupa sa phrase. Le navire s’inclina brutalement sur bâbord, les verres glissèrent, et la lueur de la lanterne pendue à la poutre vacilla, tout comme le trait du compas résonant. Sira entendit un fracas dans les cabines : des meubles avaient dû basculer. Sur le pont, le petit poêle à charbon se renversa, l’eau projetée par la vague courut sur les planches et étouffa les braises, laissant une odeur de cendre froide et de sel.
Le capitaine tenta de se relever en jurant, mais une seconde vague prit le navire par l’autre bord. Le contre-roulis le renvoya à terre. Il se redressa de nouveau en se retenant au mât pour ne pas se faire surprendre.
— Milo, Jarik, occupez-vous des voiles. Je file à la barre. On dirait qu’on s’est fait prendre dans le cœur d’un grain. Ça ne devrait pas durer plus d’une dizaine de minutes.
Un nouveau choc fut accompagné d’un craquement de bois.
— Et il a fallu que Dalken nous refile un bateau aussi vieux… Il ne tiendra jamais dix minutes, grommela Ilyan.
Rohen ne répondit pas et se rua vers l’arrière pour saisir le gouvernail, tandis que ses matelots se précipitaient pour régler l’angle des voiles. Ilyan avait raison et Sira le savait : ce n’était pas le vent qui l’inquiétait le plus, mais la violence avec laquelle l’eau frappait la vieille coque.
— Affalez les voiles, s’écria Sira.
Milo et Jarik s’immobilisèrent et jetèrent un œil vers le capitaine.
— Faites-moi confiance, affalez-les !
— Faites ce qu’elle dit, ajouta Rohen.
Les matelots s’exécutèrent. Sira ferma les yeux et se concentra sur son Écho. Le navire prit son élan sur une lame, bondit… et ne retomba pas. L’eau se déchaînait encore en contrebas, mais le bateau, lui, restait suspendu à quelques mètres au-dessus de la mer, comme allégé : plus rien ne l’attirait vers les flots. Les haubans claquaient sous le vent, mais, les voiles ayant été affalées, les mâts ne faisaient plus que grincer et ne risquaient plus de rompre.
Elle maintint sa concentration, enfermant la coque dans une bulle de pesanteur réduite. Le compas résonant vibrait, incapable d’indiquer une direction nette. Les matelots s’étaient figés, partagés entre l’inquiétude pour le bateau et l’admiration devant la prouesse de la Résonnante.
Sira rouvrit à demi les yeux pour jauger l’environnement : Ilyan la fixait, Rohen restait à la barre. Pour l’heure, elle ne servait pas à grand-chose, mais il semblait vouloir être prêt dès que le grain passerait. Une minute. Deux. Trois. Le vent tourna, la pluie s’amincit, une éclaircie déchira les nuages. Alors Sira restitua peu à peu la gravité : le navire redescendit sans heurt et reprit l’eau en douceur. Elle soupira, la nuque moite, et s’essuya les paumes sur son pantalon.
Ses jambes vacillèrent et le roulis faillit la faire tomber, mais Ilyan la rattrapa par les coudes avant que cela n’arrive. Son cœur battait encore vite : elle avait dû agir sans réfléchir longtemps, et la peur avait été bien présente. Il l’aida à retrouver son équilibre.
— Sacrée performance, Résonnante Veysam, dit-il en souriant.
— J’espère ne pas avoir à le refaire pour le reste du trajet, répondit-elle en prenant une grande inspiration pour se détendre.
— Oh, je ne dirais pas non à flotter jusqu’à Théléris, ça m’éviterait les nausées.
— Même pas en rêve, souffla-t-elle en s’écartant alors qu’il la tenait encore. Je garde mes forces pour te clouer au sol si jamais tu m’ennuies trop.
Elle crut entendre un petit rire quand Ilyan se retourna vers les cabines pour aider les matelots à ranger les dégâts causés par le grain.
Sira s’adossa au plat-bord, fixa le compas résonant dont la lueur avait retrouvé son axe, puis son regard glissa vers la bouteille de whisky renversée sur les planches. Quel gâchis : c’était l’une des meilleures qu’il lui ait été donné de goûter, et il en restait bien un quart avant le grain.

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