Chapitre 7
Le contraste était brusque : bien qu’ils soient arrivés à la nuit tombée, Varac vibrait d’animation. Le port respirait l’odeur iodée, l’alcool et la résine. Il n’avait rien à voir avec les minuscules embarcadères de Kitras : ici, les quais s’étiraient si loin que Sira en perdait la fin. Les cris des marins, des pêcheurs et d’autres travailleurs se mêlaient au bruit des caisses de cargaison qu’on déchargeait des bateaux marchands et aux rires de matelots éméchés en pause. Des lanternes sur pied, alimentées par des catalyseurs d’Écho, ponctuaient les passerelles et diffusaient une lumière vive, maintenant le port bien éclairé alors que la nuit s’installait.
Ilyan fut le premier à mettre pied à terre, pressé de retrouver un sol stable. Ils avaient troqué leurs tenues de navigation pour des vêtements plus classiques. Sira portait un long pardessus brun ; dessous, un pantalon ajusté et un chemisier blanc dont le col à volants dépassait au revers. Ilyan, quant à lui, portait un pull à col roulé gris qui masquait son collier, une veste courte noire, un pantalon marron et des bottines de ville assorties. Il lui tendit la main pour l’aider à descendre du navire. Elle hésita une seconde, mais quand le bateau donna un léger roulis au moment où son pied se posa sur la passerelle, elle finit par la saisir. Le contact lui fit remarquer combien ses doigts semblaient minuscules sur les siens.
Une fois à terre, elle prit un instant pour regarder autour d’elle. Kitras était sa maison, et elle l’aimait pour son calme. Varac, elle, la séduisait autrement : une ville vive, des habitants souriants. Ici, tout bougeait, pour travailler comme pour faire la fête. On l’appelait la ville qui ne dort jamais, et elle y trouvait quelque chose d’excitant.
Ils quittèrent le quai et prirent le boulevard principal. Les réverbères, montés sur du nezarium, captaient un Écho de lumière et ajustaient leur éclat quand quelqu’un passait dessous. Un Echo-tram glissa au centre de la chaussée, presque sans bruit. Les façades claires portaient des balcons en fer, et des galeries vitrées d’échoppes couvraient les angles de rue. Sira s’arrêta devant une boîte en métal vert du Relais des Courriers. Elle glissa une pièce dans la fente latérale ; une capsule cylindrique, opaque, sortit d’un petit tiroir. Elle y inséra sa lettre, inscrivit la destination au stylo-plume sur le bouchon, puis l’engagea dans la goulotte prévue. Le rebord s’alluma, et la capsule fut happée.
— Pour Dalken ? demanda Ilyan
— Eli.
Ils repartirent. La rue débouchait sur une place plus large, au centre, une grande fontaine projetait des jets d’eau à plusieurs mètres de hauteur. De nombreux jeunes flânaient joyeusement : certains jouaient de la musique, d’autres dansaient. Le bracelet pulsa sous la manche de Sira. Elle abaissa la main sans s’arrêter. Ilyan ajusta son col.
Ils s’arrêtèrent à l’angle de la place, où l’enseigne d’une taverne affichait, en lettres brillantes d’un bleu froid : Le Trou Badour.
— C’est là, dit Ilyan.
Carim Verat n’était pas du tout comme Sira l’avait imaginé. Il était jeune et, elle devait bien l’admettre, plutôt beau. Grand, sec, des cheveux châtains juste assez longs pour frôler ses sourcils, et des yeux bleus qui devaient en faire tomber plus d’une… et plus d’un. Derrière le bar, il grattait sa barbe de trois jours en faisant ses comptes, tandis qu’à l’autre bout du comptoir un autre homme attirait tout autant les regards : peau pâle, cheveux courts d’un noir profond, yeux assortis. Sira comprit alors pourquoi la taverne était si bondée ; les gloussements des femmes à la table d’à côté prenaient tout leur sens.
— Si tu continues à les mater comme ça, on va griller notre couverture avant même qu’on ait ouvert la bouche, lui chuchota Ilyan à l’oreille.
— Je ne matais rien du tout, grommela Sira.
Ils se rapprochèrent du bar. L’homme aux cheveux noirs passa derrière Carim en déposant des verres qu’il venait d’essuyer ; il lui tapota doucement l’épaule, comme pour signaler que des clients souhaitaient passer commande. Le tavernier releva la tête et referma ses comptes.
— Bien le bonsoir, dit-il avec un sourire charmeur. Que puis-je faire pour vous ?
— Nous avons une réservation pour une suite… au nom de Monsieur et Madame Gavin, répondit-elle.
Un faux nom, bien sûr. Les yeux de Carim s’écarquillèrent à peine, et il se tourna vers son collègue.
— Rolland, chéri, tu peux prendre la relève une minute ? Je vais conduire nos invités à leur suite.
— Suivez-moi, mes petits tourtereaux : vos affaires sont justement arrivées ce matin ; vous n’avez plus qu’à vous poser et profiter de votre première soirée, dit-il avec un clin d’œil.
Ils prirent l’escalier à droite du bar et traversèrent un couloir chaleureux : parquet de bois, un long tapis rouge déroulé jusqu’au fond. Le long des murs, des portes menaient aux chambres. Des lanternes fixées à intervalles réguliers, sans doute alimentées par des catalyseurs d’Écho, diffusaient une lumière qui réchauffait les boiseries.
Au bout, une porte un peu plus grande que les autres portait l’inscription : Suite Merle Noir. Sira avait remarqué que chaque chambre portait le nom d’un oiseau, ce qui lui décrocha un léger sourire. Ilyan n’avait pas dit un mot depuis la salutation du tavernier, il s’était contenté d’observer ce qui se passait autour de lui. À en juger par les trois bâillements qu’il avait déjà laissés échapper, le trajet en bateau l’avait épuisé.
Carim fit jouer les trois serrures avec son trousseau de clés, puis poussa la porte et les invita à entrer.
La suite était spacieuse : des boiseries semblables à celles du reste de la taverne, un tapis épais à motifs floraux qui réchauffait le sol et rappelait le vert des rideaux de velours aux fenêtres. Un grand lit, aux draps bien tirés et à la couette généreuse, promettait des nuits confortables. Sous la fenêtre, un bureau sobre attendait, plume et papier prêts à l’emploi. Une porte close devait mener à la salle de bains, une autre, entrouverte, laissait voir un petit salon, sans doute la pièce de transition vers la seconde chambre.
Une fois tout le monde dans la pièce, Carim referma la porte et posa les clés dans le vide-poche d’une petite commode à sa gauche.
— Les murs de cette chambre sont parfaitement insonorisés, dit-il avec un sourire malicieux. Que ce soit pour différents ébats ou pour des discussions secrètes, vous n’avez pas à vous en faire.
Sira sentit Ilyan se raidir tandis qu’elle rougissait légèrement.
— Vous savez, nous ne sommes pas vraiment…
— Je sais bien, ma jolie, coupa Carim. C’était une boutade. Et quoi que vous fassiez ici ne me regarde pas… à moins que vous ne souhaitiez parler de cœurs et de corps autour d’un thé, là, je serai toute ouïe, ajouta-t-il avec un clin d’œil. Bref : Sira, Ilyan, enchanté.
Il s’inclina comme pour une révérence.
— Je suis Carim, votre humble serviteur… non, je plaisante, dit-il en se redressant. Mais je suis bien là pour vous aider. Comme vous avez dû le voir dans votre dossier, je suis affecté à l’Ordre en tant qu’espion. Ce qui veut aussi dire que mon travail, c’est de faire boire et parler les gens. Le rêve, je vous jure : je n’aurais pas pu rêver mieux. Mais je divague… Si vous avez besoin de quoi que ce soit, n’hésitez pas. Je suis au courant des détails de votre mission. J’ai participé à l’interrogatoire du non-répertorié… Quand je pense qu’il s’est coupé la langue lui-même, vous vous rendez compte !
Sira ouvrit la bouche pour répondre, mais l’homme enchaîna aussitôt :
— Mais que dis-je, vous devez être épuisés. Ce n’est pas le moment de discuter de tout ça. Venez, je vous fais visiter, rapidement, parce qu’un repas vous attend dans le salon, et je ne voudrais pas qu’il refroidisse. C’est Rolland qui l’a cuisiné, et je vous jure que vous n’aurez jamais rien mangé d’aussi bon. Ce n’est pas pour rien que je l’ai épousé.
— Merci pour votre accueil, répondit Sira en le suivant, car il avait déjà commencé à avancer vers le salon.
— La porte fermée, là-bas, c’est une salle de bains. Il y en a une autre dans la seconde chambre.
Ils entrèrent dans le petit salon, composé de deux canapés verts entre lesquels se trouvait une table basse, où des plats recouverts de cloches pour garder la chaleur les attendaient. Aux murs, des tapisseries représentaient les paysages tropicaux des îles de Nymis. Carim ouvrit la porte du fond, qui donnait sur une chambre similaire à la première.
— Et voici la deuxième chambre, que vous pouvez aussi fermer à clé si vous ne faites pas confiance à votre compagnon de voyage. Toujours se méfier des hommes, vous savez.
Il lâcha un petit rire, tandis qu’Ilyan faisait une grimace.
— Je vous ai laissé les clés à l’entrée de la suite où sont aussi vos bagages. Sur ce, je vous laisse apprécier le repas et profiter de votre nuit. Si vous avez besoin de quoi que ce soit, je suis en bas, sauf entre 3 h et 8 h du matin. Même les héros ont besoin de dormir, vous savez.
Il fit un signe de la main et partit aussi vite qu’il parlait. À l’instant où la porte claqua, Ilyan s’écroula sur le canapé du petit salon. Sira s’assit sur celui d’en face. À sa surprise, elle se sentit mal à l’aise de se retrouver seule avec lui dans cette suite. Elle frotta du pouce le bracelet à son poignet, comme pour s’assurer qu’il était bien là et qu’elle ne risquait rien. Quand elle releva les yeux, elle le surprit en train de fixer son geste, une grimace au coin des lèvres.
— Je t’ai vue faire voler un bateau entier, s’il y en a un de nous deux qui doit s’inquiéter, c’est moi.
— Il ne volait pas, j’ai juste joué sur la gravi… Je ne suis pas inquiète, répondit-elle en se redressant.
— Pas le moindre du monde, se moqua-t-il avec un léger sourire.
Il souleva l’une des cloches sur la table : une pièce de viande, sans doute marinée au miel, exhala un parfum chaud qui vint titiller les narines de Sira, et son ventre gronda. Sous une autre, ils découvrirent des légumes frits, accompagnés d’une sauce blanche dont elle avait hâte de découvrir les saveurs.
— Ce tavernier parle beaucoup, mais il n’a pas menti : on va réellement se régaler, dit Ilyan en attirant l’assiette posée devant elle pour la remplir.
Après lui avoir rendu l’assiette, il se servit à son tour avec entrain. Elle l’avait vu plus tôt repousser la nourriture du navire à cause du mal de mer ; Sira comprit qu’en réalité il avait bon appétit.
La première bouchée ne la déçut pas : la viande fondait sous la langue, et le sucré-salé du plat donnait au tout une générosité comme elle en avait rarement connu, et sûrement pas à Kitras. Ilyan semblait du même avis : il enchaînait les bouchées sans un mot, comme s’il n’avait pas mangé depuis des jours, ce qui n’était pas loin de la vérité, au vu du peu qu’il avait avalé pendant la traversée.
Sira eut envie de parler, pour briser un silence qui l’oppressait, sans savoir par où commencer. La mission aurait été le sujet le plus simple ; mais si elle l’ouvrait, Ilyan ne manquerait pas de lâcher un « tu ne te reposes donc jamais ? », et il n’aurait pas tout à fait tort. Elle continua donc à manger en silence.
— À quel âge as-tu rejoint l’Ordre ? demanda Ilyan, comme si le silence le gênait aussi et qu’il avait besoin de l’interrompre.
Sira serra légèrement sa prise sur sa fourchette.
— Huit ans. J’ai eu mon éveil assez tôt.
Elle reprit une bouchée et se recentra sur son assiette.
— Et toi ?
— Le contraire : quatorze ans.
— Comment l’as-tu découvert ?
— Quelqu’un qui m’était cher souffrait. Un jour, j’ai eu l’impression de sentir réellement sa tristesse. Tu vois ce que je veux dire ?
Sira hocha la tête. Comme elle percevait la force gravitationnelle, Ilyan, lui, sentait les émotions.
— J’ai voulu très fort la soulager. Et ça a marché.
— Et ensuite ?
— Et ensuite quoi ?
— Comment es-tu arrivé à Kitras ?
— Cette personne a vite vanté les mérites de mon don, répondit-il en grimaçant. Elle pensait que je pourrais sauver la souffrance du monde, ajouta-t-il en levant les yeux au ciel. L’Ordre est venu me chercher. La suite, tu t’en doutes : j’arrive, on me met le collier, et on me laisse utiliser ce don dont ils vantent les mérites quand ça les arrange.
Un court silence tomba, une éternité pour Sira.
— Tu veux savoir ce que ça fait, Sira, de porter ce collier ?
Il la fixa. Elle soutint son regard. Dans ses yeux verts elle percevait une lueur sombre, une douleur retenue.
— J’ai l’impression de brûler de l’intérieur. Quelque chose en moi est étouffé, enfermé, et cherche à sortir. Chaque jour, chaque heure, est une lutte pour ne pas vriller, pour ne pas sombrer.
Il ne la lâcha pas du regard, et elle s’efforça de ne pas détourner les yeux, même si son instinct lui criait de le faire.
— Ils auraient pu décider de te tuer. Tu sais que c’est déjà arrivé à d’autres. C’est le prix à payer pour que le monde ne sombre pas dans le chaos.
— Et si je préférais la mort ?
Ces mots la crispèrent un instant.
— Tu ne le penses pas.
— Non, admit-il avec un léger sourire. Pas maintenant. Mais peut-être qu’un jour viendra où je ne le supporterai plus… et je choisirai l’autre option.
Sira baissa les yeux vers le bracelet à son poignet droit. Une fraction de seconde, la culpabilité la frôla ; elle la chassa aussitôt. Le laisser sans contrôle serait dangereux : il pouvait manipuler n’importe qui. Ce n’était pas pour rien qu’il existait des règles pour ces Résonants-là.
Un éclat de rire la coupa net dans ses pensées, un rire qui sonnait forcé.
— Tu verrais ta tête. Allez, je ne voulais pas plomber l’ambiance pendant ce merveilleux repas.
Il se releva et, en passant près d’elle, posa la main sur son épaule. Elle se tendit aussitôt, surprise par la chaleur qui en émanait.
— Ce que je voulais dire surtout, c’est que la raison pour laquelle les règles existent n’excuse pas toujours la cruauté de celles-ci. Mais on en reparlera une autre fois. Ou peut-être me raconteras-tu comment tu as rejoint Kitras ?
Sira ne répondit pas. Elle n’avait aucune envie de parler de ça, encore moins avec lui. Elle se contenta de remuer l’épaule pour rejeter sa main. Ilyan ne broncha pas.
— Prends la chambre du fond, je vais me laver dans celle de l’entrée. Je mettrai la vaisselle sale sur le palier.
Il la fixa un instant.
— Bonne nuit, Sira.
— Oui. À demain.
La chambre, malgré sa décoration chaleureuse, paraissait froide à la jeune Résonnante. Elle remonta la couverture au-dessus du nez, ne laissant dépasser que ses yeux gris fixés au plafond. Le sommeil tardait.
Elle repensa aux mots d’Ilyan sur la cruauté des règles de l’Ordre. Depuis l’enfance, elle n’avait connu que cela. Rejetée par son père, elle avait été accueillie par Dalken comme une fille, elle lui en était reconnaissante. Il lui avait sauvé la vie, et il l’aimait. Elle lui accordait une confiance qu’elle n’offrirait à personne d’autre.
Et pourtant, ce soir, le doute s’insinuait : si Ilyan disait vrai et que le collier étouffait vraiment, fallait-il chercher une alternative ? Et si, en tant d’années, rien n’avait changé, c’était peut-être qu’il n’en existait aucune.
Elle secoua la tête. Ilyan pouvait aussi la manipuler pour se libérer du dispositif. Eli disait que l’Écho révélait beaucoup de son Résonnant, et Ilyan manipulait les émotions.
Elle soupira, puis prit une longue inspiration pour apaiser le flot de pensées. Inspirer quatre temps, retenir, relâcher. Une fois. Deux fois.
Alors, la pulsation du bracelet accéléra. Elle posa la main gauche dessus, comme pour l’apaiser. La chaleur qui s’en dégageait lui rappela celle de la main d’Ilyan sur son épaule.
Si ce foutu bracelet ne se calme pas, je ne suis pas près de dormir, pensa-t-elle.

Annotations
Versions