Chapitre 8
— Eh bien, ce n’est pas la grande forme.
Carim déposa une infusion au lait et un porridge aux fruits rouges, encore chaud, devant Sira assise au comptoir. Elle en était déjà à son quatrième soupir en cinq minutes et faisait tressauter sa jambe droite sans s’en rendre compte. Elle le remercia d’un signe de tête pour ce petit-déjeuner servi sans qu’elle l’ait demandé, puis huma la vapeur, la chaleur la réconforta un peu. La taverne étant fermée le matin, le calme avait quelque chose d’agréable.
— Je n’ai pas beaucoup dormi, dit-elle. Enfin… endormie tard. Et levée tard. Ilyan en a profité pour aller mener sa petite enquête en ville. Tout seul.
Elle soupira encore. En sortant de sa chambre, après sa douche, elle avait trouvé un mot sur la table du salon : Ilyan y écrivait qu’il préférait la laisser dormir, qu’il partait au marché glaner des informations et qu’il serait de retour avant le déjeuner.
Aucune règle ne leur interdisait de se séparer pendant la mission. Mais qu’il joue les loups solitaires dès le premier jour à Varac ne lui plaisait pas du tout.
Sixième soupir.
— Allez hop, une bonne dose de caramel, c’est le meilleur remède, lança Carim.
Sira hocha la tête avec un léger sourire.
— Tu as été assigné espion il y a longtemps ? demanda-t-elle, pour faire la conversation.
Carim essuyait des verres avec un torchon tandis que Rolland passait le balai dans la salle. Il leva les yeux au plafond, l’air de réfléchir.
— Ça doit faire presque cinq ans. Honnêtement, j’ai l’impression que c’était hier. Le temps passe vite quand on s’amuse, fit-il avec un clin d’œil.
— Si ce n’est pas trop indiscret, pourquoi t’a-t-on assigné à ce rôle-là ?
— Oh, ne t’en fais pas, ma jolie. Je n’ai aucun mal à parler de ça, j’ai toute confiance en la pupille de Dalken. Disons que j’entends ce qui est imperceptible, et que je peux étouffer les bruits que je veux.
Les yeux de Sira pétillèrent, elle avait toujours aimé en apprendre plus sur les différents Échos des Résonnants.
— Comment ça fonctionne ? demanda-t-elle.
— Imagine les sons comme un tas de fils, dit-il.
Il fit glisser son doigt dans l’air au-dessus du comptoir, comme s’il suivait une ligne invisible, puis il referma le poing.
— Moi, je peux choisir lesquels j’attrape.
Il désigna le fond de la salle d’un mouvement du menton.
— Si deux personnes là bas, parlent des desserts de Rolland, je peux tirer leur voix jusqu’à moi et laisser tout le reste en arrière-plan. Eux ne parlent pas plus fort : c’est juste que leur fil sonore prend un raccourci vers mes oreilles.
Elle le regarda un instant, prenant le temps d’assimiler chaque mot.
— Quand tu écoutes aux portes, tu n’as pas besoin d’être près des portes.
— Tant que le son existe et reste un minimum perceptible, oui.
Il reposa le verre qu’il venait de faire briller, aucun tintement ne résonna quand le fond toucha le bois, comme si le son avait été avalé, puis il se pencha légèrement vers elle.
— Quand je marche, mes pas créent des vibrations comme tout le monde. Je peux les étrangler dès qu’elles naissent : au lieu de se propager dans l’air, elles meurent au sol.
— C’est génial.
— Pas très utile en combat, mais très pratique pour les ragots, rit-il. Ça me correspond parfaitement.
Sira sourit, repensant à Eli, convaincue que les Échos en disent long sur la personnalité d’un Résonnant.
Son amie lui manquait. Terriblement.
— Dans une taverne, tu dois en entendre des choses.
— Ah, si tu savais ce que les gens racontent après quelques verres. Les plus gros secrets sortent dans un endroit comme celui-ci. Et puis… j’aime bien l’ambiance, avoua-t-il.
— Et Rolland ?
Carim jeta un coup d’œil à son partenaire. Sira devina toute la tendresse qu’il lui portait dans ce simple regard.
— Rolland n’est pas un Résonnant, mais comme il est mon partenaire, il est au courant de ce que je fais ici. Il m’aide même parfois en mission. J’ai mis du temps à convaincre l’Ordre de l’accepter, mais maintenant, il fait partie de l’équipe. Et en même temps… qui pourrait refuser un si bel homme ? Regarde-le ! En plus, il cuisine divinement bien. C’est son super-pouvoir, il pourrait charmer n’importe qui.
— Une chose est sûre : toi, il t’a bien charmé, répondit-elle en riant.
— M’en parle pas, je suis fou de lui. Mais mange ton porridge et bois ton thé avant qu’il ne soit trop froid.
En souriant de nouveau, Sira prit une gorgée de son infusion. Carim avait réussi à la détendre en lui parlant de son Écho, et elle se sentait mieux, le porridge de Rolland n’y était pas pour rien. Certes, Ilyan était parti seul en ville, mais quel était le risque ? Son collier le maîtrisait et, s’il arrivait quelque chose de grave, elle le sentirait via le bracelet. Elle ne comprenait pas encore tout à fait à quoi correspondaient les pulsations qui en émanaient parfois, mais elles étaient liées à lui. Et puis, se séparer permettait parfois d’être plus efficaces.
Elle réalisa qu’alors qu’elle savourait son petit-déjeuner après une grasse matinée, Ilyan, lui, était déjà en train de travailler. Elle rougit, un peu honteuse.
Elle releva les yeux vers Carim, qui rangeait désormais diverses bouteilles d’alcool sur les étagères.
— Et c’est comme ça que tu as découvert qu’il y avait des non-répertoriés à Varac ? demanda-t-elle, décidée à commencer à récolter des informations pour la mission.
— Ce qui m’a mis la puce à l’oreille, c’est le nombre de conversations sur des disparitions d’enfants. Au début, c’était anecdotique : une femme parlait d’une amie partie du jour au lendemain avec son gamin de neuf ans, sans doute pour suivre un amant. Mais les histoires se sont répétées. Parfois, un employé d’école évoquait la déscolarisation d’un élève sans avoir été prévenu par les parents. Et toujours des enfants de cet âge-là.
Sira sentit un frisson lui glisser le long de la nuque.
— L’âge de l’éveil…, souffla-elle.
— Exactement. Un jour, j’ai surpris un père. Il racontait que son fils avait des bizarreries : il le retrouvait souvent en larmes dans le jardin, des oiseaux morts à ses pieds. Il pensait à une malédiction, que l’enfant portait malheur.
Sira se figea. Si cet enfant s’était éveillé avec un Écho capable de donner la mort si facilement, la sentence serait sûrement la même que pour ceux jugés trop dangereux. Son cœur se serra, elle ne put s’empêcher d’avoir de la peine pour ce garçon qui ne comprenait sans doute pas ce qui lui arrivait, et que son père regardait comme un chat noir.
Carim reprit :
— Je l’ai signalé à l’Ordre, et une équipe s’est occupée de surveiller les mouvements du gamin et de son père. En suivant cette piste, on est tombés sur le non-répertorié qui s’est coupé la langue : il a essayé d’enlever l’enfant.
La gorge de Sira se noua.
— Pourquoi ? demanda-t-elle.
— Sans doute pour en faire une arme pour leur rébellion, répondit-il en haussant les épaules. On ne saura jamais : il s’est coupé la langue trop vite.
— Et le garçon ? Qu’est-il devenu ?
— Son Écho arrêtait net le cœur des êtres vivants. Heureusement, il n’en avait ni conscience ni maîtrise, seuls ces petits oiseaux en ont été victimes.
Sira ressentit une nausée et n’ajouta rien : elle connaissait la suite. Un tel Écho était jugé trop dangereux. Il était impossible que cet enfant ait été laissé en vie. C’était justifié, se dit-elle : le danger le justifiait. Mais il n’avait qu’une petite dizaine d’années… il avait dû être terrifié.
Carim la sortit de ses pensées en tapotant du doigt le comptoir.
— Je reconnais les pas de ton faux mari qui remonte la rue. Il a une démarche très régulière, aérienne, comme s’il était prêt à déguerpir au moindre danger. Peut-être qu’on lui a trop couru après à Kitras ? demanda-t-il avec un sourire en coin.
Sira leva les yeux au ciel.
— Tu rigoles !
— Oh, ma jolie, tu ne peux pas nier qu’il a son petit charme.
— N’importe quoi. Peut-être qu’il devrait déjà se couper les cheveux, parce que…
— Parce que quoi ? demanda Ilyan, qui venait de franchir le seuil de la taverne.
Carim rit et Sira lui jeta un regard noir.
— Allez, mes petits tourtereaux, allez discuter dans votre chambre : je ne vais pas tarder à ouvrir, et les clients arrivent vite.
Il débarrassa le petit-déjeuner de Sira, celle-ci grommela, mécontente de la blague du tavernier : il savait très bien qu’Ilyan était à quelques secondes d’arriver.
— Et du coup, ils ont quoi, mes cheveux ? demanda Ilyan en se laissant tomber sur le canapé du petit salon de leur suite.
— Ils sont longs, répondit Sira, ne sachant pas quoi dire d’autre.
Ilyan détacha son chignon et secoua la tête pour laisser ses cheveux libres, lui donnant un air un peu sauvage.
— Tu es jalouse ? Les tiens sont bien plus longs.
Elle ne répondit rien.
— Ou alors… non !
— Quoi ?
— Tu penses que les hommes ne devraient pas avoir les cheveux longs ? Oh, Sira, ne me dis pas que tu es ce genre de personne…
— Pas du tout ! Je m’en fiche, tes cheveux, tu fais ce que tu veux avec !
— Ce n’est pas ce que tu avais l’air de dire au tavernier-espion…
— C’était… oh, et puis ce n’est pas important. Qu’est-ce que tu as appris au marché ? répondit-elle, tentant de changer de sujet au plus vite.
Il haussa les épaules, sortit des sucreries de sa poche qu’il posa sur la table, et en mit une à sa bouche.
— En dehors du fait qu’ils y vendent les meilleures confiseries de la région ? Pas grand-chose. Je n’ai vu personne de suspect, et les marchands n’avaient qu’en tête de vendre leurs denrées.
— La prochaine fois, attends-moi, ou préviens-moi la veille.
— Oui, ok, ça marche. Mais vraiment, goûte-moi ça, c’est une merveille, dit-il en montrant du menton sa trouvaille.
Sira soupira.
— J’ai une piste, dit-elle.
— Ah oui ? répondit-il en mâchant la confiserie qui semblait lui coller aux dents.
— Carim m’a parlé d’enfants disparus. On devrait suivre ça. Si on retrouve ne serait-ce qu’un de ces enfants, ça nous mènera aux rebelles.
Ilyan avala ce qu’il lui restait dans la bouche.
— Et pourquoi n’ont-ils retrouvé personne jusqu’à maintenant ?
— Ils ont retrouvé un non-répertorié, déjà. On prend le relais de l’équipe précédente.
— Ah oui, celui qui s’est coupé la langue, dit-il d’un air nonchalant.
— Je vais demander à Carim de nous faire une liste des disparitions et des personnes proches des familles. On pourra commencer par les interroger. Tu pourrais utiliser ton Écho pour évaluer leur niveau d’anxiété, voir s’ils cachent quelque chose. Ou les inciter à en dire davantage.
— Faisons ça.
Ilyan s’enfonça un peu plus dans le canapé.
— On justifie comment, par contre, qu’un couple de jeunes mariés s’intéresse à la disparition d’enfants inconnus ?
— Je peux dire que ça m’inquiète, parce que nous comptons nous installer ici. Et y fonder une famille.
Un court silence s’installa.
— Ça a du sens.
Sira prit une des confiseries sur la table et la goûta : croustillante à l’extérieur, coulante à l’intérieur. Le sucre colla à ses dents, sans que ce soit désagréable. Le goût de fruits rouges était plutôt bon.
— Ils ont suivi un garçon qui a failli se faire kidnapper, dit-elle. C’est comme ça qu’ils sont tombés sur le non-répertorié.
Ilyan la fixa sans rien dire.
— L’enfant pouvait, en une fraction de seconde, arrêter le cœur d’un être vivant.
À ces mots, Sira sentit une pulsation remonter du bracelet. Elle releva les yeux vers Ilyan : immobile, expression neutre, mais la mâchoire crispée.
Elle continua :
— Je sais qu’il était dangereux, et qu’un Écho pareil, avec de mauvaises intentions, peut être dévastateur. On ne devrait pas pouvoir donner la mort si facilement, mais…
Elle ne termina pas. Sa gorge se serra. Elle avait toujours su ce qu’il se passait, mais c’était la première fois qu’elle entendait parler d’un enfant très probablement exécuté à cause de son Écho : innocent, terrifié.
Il ne devait pas avoir dix ans.
Elle secoua la tête pour remettre ses idées en place.
Les règles existent pour une raison.
Un tel pouvoir l’aurait peut-être rendu fou. Il aurait été dangereux.
Les règles existent pour une raison.
— Mais ? demanda Ilyan, l’invitant à finir.
— Mais rien. Ne m’écoute pas, je dis des bêtises.
— Ça ne me semble pas être des bêtises, Sira, dit-il d’une voix grave.
Elle se releva.
— Si, je dis n’importe quoi. L’histoire m’a choquée. Je suis trop émotive : je n’ai pas bien dormi. Désolée… Je me recentre sur la mission. Je vais demander à Carim la liste des…
— Tu n’as pas bien dormi ?
— Le nouvel environnement, sûrement. Et… je ne sais pas ce que tu faisais hier soir, mais ce bracelet n’arrêtait pas de s’agiter, dit-elle en levant le poignet.
Les yeux d’Ilyan s’arrondirent, il lâcha un pouffement.
— Va donc chercher cette liste, oui.
La liste de Carim contenait une dizaine d’enfants, tous âgés de huit à onze ans. Les raisons des disparitions se répétaient : brusque déménagement signalé par des voisins, déscolarisation sans raison apparente… et un présumé mort, que sa mère a renoncé à retrouver. Sira s’arrêta sur celui-ci.
Eldon J. — disparu le 12ᵉ jour de la 7ᵉ lune, an 247 EE. 8 ans.
Soit il y a à peine trois semaines.
Déclaré disparu par Marianne J., mère et veuve. L’enfant n’a pas été retrouvé, mais ses vêtements, déchirés et ensanglantés, ont été identifiés à l’orée de la forêt des Bois-Hiboux.
On a conclu qu’il avait été dévoré par les loups.
C’était le seul de la liste déclaré mort. Quel lien Carim avait-il fait avec les autres disparitions pour l’inclure ici ? Elle nota de lui poser la question plus tard.
En face d’elle, Ilyan l’observait toujours. Il la regardait comme s’il la surveillait depuis leur discussion. La croyait-il faible à cause de sa réaction ? Remettait-il en cause sa loyauté à l’Ordre ? Ce serait le monde à l’envers, pensa-t-elle.
Elle reposa les papiers et s’étira. L’horloge du petit salon indiquait 16 h. Elle ne put s’empêcher de bâiller.
— Et si on s’arrêtait là pour aujourd’hui ? Reposons-nous, allons profiter de la ville, proposa Ilyan.
Sira fit mine de réfléchir.
— Si on veut que notre couverture soit crédible, continua-t-il, il faudrait montrer qu’on s’amuse un peu, non ? Nous sommes en voyage de noces, après tout : il serait bizarre qu’on reste enfermés dans la chambre toute la journée.
Il arqua un sourcil en souriant.
— Quoique…
Sira se leva brusquement sentant la chaleur lui monter aux joues.
— Allons-y. J’ai vraiment besoin d’une boisson chaude.
Ilyan la suivit en riant.
— Va pour la boisson chaude, alors. Mais sortons de cette taverne : j’ai besoin de changer d’air.
Ils quittèrent la taverne sous un dernier signe de main de Carim, déjà happé par l’afflux de clients. Le brouhaha qui enflait derrière eux ne contrastait pas avec celui de la rue : Varac bruissait de voix et de rires, de marchands qui rangeaient leurs étals en se plaignant ou en se félicitant de la journée.
Sira se laissa porter par le flot sans vraiment le voir. Les noms de la liste de Carim défilaient dans son esprit. Si les non-répertoriés utilisaient vraiment ces enfants comme armes pour leur rébellion, elle devait les arrêter au plus vite. Mais qu’adviendrait-il d’eux ensuite ?
La main d’Ilyan se posa dans le creux de son dos pour l’inciter à avancer, l’autre écartant la foule devant eux. Elle tressaillit, plus surprise que gênée. Autour d’eux, personne ne leur accordait un regard de trop. À la façon dont il la guidait, leur faux couple semblait terriblement crédible.

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