Chapitre 9

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Depuis deux jours, leurs échanges avec les habitants de Varac exigeaient une attention constante. Ils devaient maintenir leur couverture tout en recueillant des informations, avancer sans jamais donner l’impression de chercher quoi que ce soit. Ils se présentaient comme de jeunes époux de passage, curieux de la ville, intéressés par ses usages, ses quartiers, ses habitants. Les conversations débutaient toujours ailleurs : le marché, les transports, le temps qu’il faisait. Les disparitions n’arrivaient que plus tard, glissées au détour d’une phrase, sous couvert d’une anecdote ou d’une inquiétude feinte.

Ilyan excellait dans cet exercice.

Il savait quand parler et, surtout, quand se taire. Il posait des questions qui semblaient innocentes, riait au bon moment, laissait les silences s’installer sans chercher à les combler. Les gens se confiaient à lui sans même s’en rendre compte, comme s’il n’était qu’un passant de plus, intéressé mais inoffensif.

Sira, elle, devait se surveiller.

Elle avait appris à interroger avec méthode, à aller droit au but, à obtenir des réponses claires. Ici, il lui fallait ralentir, contourner, accepter de ne pas tout demander. Elle s’en sortait, mais chaque conversation lui demandait une retenue constante.

Malgré cela, ils n’avaient rien appris de réellement nouveau. Les informations recueillies recoupaient ce qu’ils savaient déjà, sans jamais l’enrichir. Et la mère veuve de l’enfant qui avait attiré l’attention de Sira sur la liste demeurait introuvable. À chaque passage près de sa maison, les volets restaient clos. Les voisins parlaient d’absences répétées, sans jamais sembler s’en inquiéter réellement.

Ilyan se levait toujours tôt.

Dès l’aube, il quittait la taverne pour se rendre au marché. Il revenait presque toujours avec quelque chose : une douceur locale, un fruit mûr à point, une spécialité achetée auprès d’un marchand déjà habitué à le voir passer.

En fin de matinée, Sira s’était installée sur la terrasse du Troubadour, une feuille sur la table et une plume à la main. Elle observait la place qui s’étendait devant elle, animée sans être chaotique. La fontaine projetait ses jets d’eau en arcs réguliers, leur trajectoire contrôlée par des catalyseurs d’Écho intégrés à la structure. La ville incarnait tout ce que Théléris savait faire de mieux. Ici, l’expertise des objets résonants était devenue une véritable industrie. Lanternes, transports, régulation de l’air, réseaux de communication : l’Écho était devenu mécanique, innovant, accessible.

Elle ne put s’empêcher de penser à Sahel’Akar, sa nation d’origine, qui fournissait le Nézarium permettant toutes ces avancées.

Un pincement discret lui serra la poitrine.

Elle se reconcentra sur sa feuille.

Écrire à Eli lui avait semblé nécessaire. Elle lui donna des nouvelles mesurées, choisies avec soin : l’installation, Varac et son agitation constante. Elle mentionna le travail, sans entrer dans les détails. Rien de nouveau pour l’instant, écrivit-elle. On avance.

Puis, presque comme une remarque annexe, elle ajouta : Ilyan est moins renfermé ici qu’à Kitras.

Elle conclut en lui disant qu’Eli lui manquait et qu’elle attendait de ses nouvelles, puis replia la lettre.

Ilyan arriva peu après.

Sira n’eut pas besoin de lever les yeux pour savoir que c’était lui. L’odeur du pain chaud précéda sa voix lorsqu’il le posa sur la table, avant de tirer une chaise et de s’asseoir à côté d’elle.

— Il sort tout juste du four. C’est comme ça qu’il est meilleur.

Il rompit le pain et en poussa un morceau vers elle.

Sira le remercia d’un signe de tête et reporta brièvement son attention sur lui. Elle remarqua alors la tension dans ses gestes. La façon dont il porta la main à son cou, frotta la base de sa nuque avant de la laisser retomber. Son col était relevé plus que d’habitude. La contrainte semblait plus difficile à supporter aujourd’hui.

— On pourrait aller plus vite, dit-il après un moment.

Elle tourna la tête vers lui.

— Comment ça ?

— En me laissant utiliser mon Écho.

Son corps se tendit avant même qu’elle n’ait formulé sa réponse.

— Pour l’instant, je n’en ai pas vu la nécessité, répondit-elle.

Sa voix resta calme, posée.

— Ce n’est pas que je refuse absolument, ajouta-t-elle après une seconde. Simplement… je n’ai pas encore eu l’impression que c’était le bon moment.

Elle sut, en le disant, que ce n’était pas tout à fait vrai. Et qu’un fond de peur était toujours présent.

Ilyan la regarda un instant, mais n’insista pas.

— D’accord.

Carim déboula sur la terrasse, deux tasses fumantes en main et un large sourire aux lèvres.

— Voilààà… attention, c’est chaud, et ça tache les vêtements clairs, annonça-t-il en posant les tasses devant eux. Mais ça remet les idées en place. Enfin, normalement. Chez moi, ça a l’effet inverse.

Il tira une chaise sans y être invité et s’y laissa tomber avec un soupir satisfait.

— J’ai une bonne nouvelle : Marianne est rentrée.

Il se pencha vers eux, baissant la voix comme s’il livrait un secret d’État, ce qui n’était pas si loin de la vérité.

— La mère de l’enfant. Oui, celle-là. Un voisin l’a vue ouvrir ses volets ce matin.

Il se redressa, haussa les épaules.

— Elle a tendance à disparaître plus vite que mon enthousiasme quand on me parle de paperasse. Donc, si vous voulez lui parler, je vous conseille de ne pas traîner.

Son regard glissa vers Ilyan, puis revint aussitôt à Sira.

— Ah, et tant que j’y pense, ajouta-t-il comme s’il évoquait la météo, Dalken attend votre rapport d’ici la fin de la semaine. Rien de dramatique, hein. Disons juste que s’il n’a pas de nouvelles, il commence à imaginer les pires scénarios. Et Dalken avec de l’imagination, c’est rarement bon signe.

Il leur adressa un clin d’œil appuyé, puis se leva d’un bond.

— Allez. Buvez ça pendant que c’est chaud, mangez le pain avant qu’il ne refroidisse… et filez. Ne rentrez pas trop tard ce soir : on fête le retour de la grande pêche. Événement incontournable pour de jeunes tourtereaux venus à Varac pour s’amuser.

Il s’éloigna en se dandinant de bonne humeur, apparemment déjà excité à l’idée de la célébration.

Ce qui fit sourire Sira. Carim avait cette légèreté presque désarmante. Il parlait beaucoup, riait facilement, et on se sentait bien auprès de lui.

Elle trempa ses lèvres dans son thé encore chaud, reprit une bouchée de pain, puis en détacha un autre morceau qu’elle tendit à Ilyan, assis en face d’elle, occupé à souffler sur sa tasse pour en faire retomber la chaleur.

Elle s’attarda une fraction de seconde.

Sa barbe avait légèrement poussé depuis leur arrivée à Varac. Juste un peu, mais suffisamment pour adoucir les contours de son visage.

Sira cligna des yeux, comme pour recentrer ses pensées.

— Finissons vite. Je n’ai pas envie de louper Marianne. J’ai le sentiment qu’elle est un élément essentiel de notre enquête.

— Calme, Sira. Je suis sûr que dix petites minutes ne feront aucune différence… et j’ai la langue sensible, je n’ai pas envie de me brûler.

Sira grimaça, mais ne répondit pas. Depuis qu’elle collaborait avec Ilyan, elle avait l’impression d’être celle qui en faisait toujours trop. Trop sérieuse, trop sage, trop… ennuyante.

Sans savoir vraiment pourquoi, ça la contrariait. Et elle commençait à envier cette capacité qu’il avait de tout prendre à la légère.

Facile, pensa-t-elle. Quand ton Écho est sous contrôle.

La moindre perte sur mes émotions… et elle pourrait écraser tout un quartier sous la gravité. Avec ses habitants.

À cette pensée, elle fronça davantage les sourcils.

— J’ai compris, j’ai compris, dit Ilyan en prenant une grande gorgée. On y va. Détends-toi, ou tu vas finir avec le visage tout ridé avant la fin de la mission.

— Je me fiche d’avoir des rides. Tout comme tu te fiches d’avoir des cheveux blancs.

Il écarquilla les yeux.

— Je n’ai pas de cheveux blancs.

— Ah bon ?

Elle se leva, passa son sac sur son épaule après y avoir rangé sa lettre, puis s’engagea dans la rue sans se retourner.

Ilyan se leva brusquement pour la suivre.

— Où ça ?

— Hm ?

— Où est-ce que tu as vu un cheveu blanc ?

— Je ne sais plus. Je l’ai perdu, répondit-elle en haussant les épaules.

À mesure qu’ils s’éloignaient de la place animée, l’agitation se dissipait. Ici, les voix portaient moins, tandis que les pas résonnaient davantage.

Les maisons s’élevaient sur un ou deux étages, leurs fenêtres ouvertes ornées de balconnières fleuries. Les façades, colorées, étaient propres et ne laissaient apparaître que peu de fissures.

C’était un quartier calme.

Mais pas un quartier négligé.

Sira ralentit légèrement, son regard glissant d’une porte à l’autre. Les numéros, gravés au-dessus des encadrements, se succédaient avec un alignement parfait.

Elle les parcourait un à un, attentive, concentrée.

La main d’Ilyan se referma doucement autour de son poignet.

Sira sursauta, à peine, mais suffisamment pour trahir la tension qui la traversait. Elle tourna la tête vers lui.

— Attends.

Sa voix était basse, sans urgence, mais ferme.

— Avant d’arriver, dit-il, c’est probablement le bon moment.

Elle comprit immédiatement.

Son regard glissa brièvement vers la maison, encore quelques mètres plus loin, puis revint à lui. Une boule se forma dans sa poitrine.

Sira inspira lentement.

— D’accord.

Elle savait que la raison pour laquelle elle n’avait pas levé la contrainte jusque-là n’avait rien de stratégique. C’était de la peur. Rien d’autre. Elle avait honte de cette faiblesse.

Mais elle ne se le pardonnerait jamais s’ils passaient à côté de la mission pour cette raison.

Elle leva la main vers le bracelet à son poignet.

La contrainte céda.

Ilyan se figea.

Son souffle se suspendit un instant, comme s’il avait été privé d’air sans s’en rendre compte. Puis il inspira profondément. Ses épaules s’abaissèrent, et quelque chose dans ses traits se relâcha.

Son visage s’adoucit.

Comme à chaque fois.

Il passa une main rapide à sa nuque, là où la tension semblait persister, puis la laissa retomber.

— Merci.

Sira détourna légèrement le regard, comme si elle refusait de s’attarder sur ce que ce mot impliquait.

— Ça reste exceptionnel, dit-elle.

Elle n’était pas certaine de s’adresser à lui.

Sira frappa d’une main, l’autre accrochée au bras d’Ilyan, comme la fière jeune mariée qu’elle devait donner l’impression d’être.

Un mouvement se fit entendre à l’intérieur. Des pas, hésitants. Puis le cliquetis d’une serrure.

La porte s’entrouvrit. Marianne apparut dans l’encadrement.

Elle devait avoir tout juste la quarantaine. Ses cheveux roux, épais, formaient une masse volumineuse qu’elle avait vaguement attachée, sans vraiment chercher à la discipliner. Quelques mèches s’échappaient et encadraient son visage, couvert de taches de rousseur qui s’étendaient de l’arête de son nez jusqu’au haut de ses joues. Elle était plutôt petite, mais sa carrure était robuste.

Son regard était vif.

Il glissa brièvement de Sira à Ilyan.

Méfiant.

Sira resserra légèrement sa prise sur le bras d’Ilyan et afficha un sourire chaleureux.

— Bonjour, excusez-nous de vous déranger, dit-elle avec douceur. Nous venons d’emménager dans le quartier, juste un peu plus bas dans la rue. Je m’appelle Elena Gavin, et voici mon compagnon, Adrian Gavin.

Elle marqua une pause, comme si elle cherchait ses mots.

— Nous n’avions pas encore eu l’occasion de venir nous présenter, ajouta-t-elle d’un ton légèrement timide. On nous a dit que vous étiez souvent absente, alors…

Elle laissa la phrase en suspens, comme si cela n’avait pas grande importance.

Marianne ne répondit pas immédiatement.

Son regard resta accroché au visage de Sira, comme si elle cherchait à y déceler quelque chose. Son corps, lui, restait légèrement en retrait, prêt à refermer la porte.

Puis, sans transition, quelque chose changea.

La tension dans ses épaules s’effaça. Ses traits se détendirent, presque trop rapidement pour être naturel.

Ilyan.

Sira se força à ne rien laisser paraître.

— Oh… dit Marianne, sa voix déjà plus douce. Je vois. Oui, je… je n’étais pas beaucoup là, ces derniers temps.

Sira hocha la tête avec une compréhension feinte, puis glissa la main dans son sac.

— Nous avons apporté quelque chose, ajouta-t-elle en sortant une petite boîte en métal. Des sablés. C’est une tradition, chez nous. Pour les voisins.

Elle tendit la boîte.

Marianne la regarda comme si elle n’était pas certaine de comprendre ce qu’elle voyait, puis la prit presque précipitamment.

— Oh… merci… c’est… c’est tellement gentil…

Sa voix trembla légèrement.

Trop.

L’émotion était là, mais amplifiée, tirée au-delà de ce qu’elle aurait dû être.

Sira retint un regard vers son faux mari.

— Je ne sais pas comment vous remercier, continua Marianne, les yeux déjà brillants. Peut-être… peut-être que vous pourriez entrer ? Prendre le thé, chez moi ?

Elle s’écarta légèrement de l’embrasure, laissant la porte ouverte.

L’invitation était sincère.

Sira leva les yeux vers Ilyan. Il lui esquissa un sourire.

Ce fut lui qui répondit :

— Avec plaisir.

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