Chapitre 33 : Table Ronde et Mode Automatique

8 minutes de lecture

Après avoir annoncé à toute l'équipe le résultat de l'enquête, c'est avec un plaisir non dissimulé que je quitte le service.

Il faut dire que j'ai encore en travers de la gorge, le coup de la prise de sang de Dimitri. Je peux admettre que l'on ait des différents avec un collègue, en revanche je ne peux cautionner qu'on le laisse galérer de la sorte et que l'on risque de mettre en danger un patient.

Vers midi, j'ai reçu un message de Liam, me proposant de profiter de son jour de repos pour aller boire un verre. Ne l'ayant pas vu depuis une éternité, j'ai accepté sans me poser de question. Passer du temps avec lui c'est toujours ressourçant, il est solaire et pleins de bons conseils, sans jamais être dans le jugement. Des personnes comme lui, il n'en n'existe pas assez, à mon humble avis. Bien évidemment, je n'oublie pas qu'il y a un tas de sujets que l'on doit mettre au clair, lui et moi.

Quand j'arrive au petit bar où l'on s'est donné rendez-vous, il est déjà en terrasse, lunettes de soleil sur le nez, à profiter de la douceur que nous offre ce début d'automne.

— Alors, on se fait désirer, plaisante-t-il en m'apercevant. J'ai failli attendre.

Pour l'embêter, je ralentis la cadence en faisant des grands gestes lents pour faire croire que je cours. Évidemment, il n'en faut pas plus pour déclencher un fou rire commun. On se fait la bise et il m'invite à prendre place.

J'avais presque oublié à quel point c'est facile de se confier à Liam. En plus d'une heure, nous sommes revenue sur notre baiser et nos sentiments mutuels puis nous avons balayé le sujet « Robin », avec toutes les mésaventures auxquelles je me heurte depuis le début. Je vois bien qu'il n'est pas tout à fait à l'aise, et ça me gêne autant que lui toute cette histoire, mais qu'est-ce que ça fait du bien de livrer à voix haute tout ce qui me tracasse. Il n'y a pas à dire, il prend son rôle de confident très à coeur, ce qui ne fait qu'amplifier l'estime et l'affection que je lui porte.

— Et Tanya, tu as des nouvelles, me demande-t-il, soudainement, alors que je sirote tranquillement mon diabolo.

Sa question me surprend et je pense qu'il le voit à la grimace qui se créée sur mon visage. Pour être honnête, je l'avais complètement oubliée, celle-ci. Robin et mon service me prennent tellement d'énergie, que je n'ai pas eu le temps de me faire du souci pour une amie qui m'a trahie.

— Non, avoué-je sèchement, en reportant mon attention sur mon verre de soda. Après ce qu'elle a fait, elle peut bien rester dans son service génial, à sauver des vies et à arrêter de pourrir la mienne.

Je prends une grande gorgée de mon diabolo grenadine, alors que mon ami danse sur sa chaise, visiblement mal à l'aise.

— Tu sais, cela fait un moment que j'espère que tu te décolles un peu d'elle et que tu t'autorises à vivre pour toi, commence-t-il doucement, en posant sa main sur la mienne. Mais je sais aussi que cette amitié compte pour toi et qu'elle t'apporte énormément. Je n'ai jamais réellement compris le lien qui vous unit, elle et toi, car vous êtes diamétralement opposées, mais il est clair qu'il est bien plus solide que cette petite embrouille pour un mec de passage.

— Un mec de passage ? répété-je, vexée, en reposant mon verre sur la petite table en métal. Ne me confonds pas avec Tanya.

— Ce n'est pas ce que j'ai voulu dire, se reprend-t-il en lâchant ma main pour se redresser. Simplement, pose-toi la question. Est-ce vraiment la peine de sacrifier ton amitié avec une amie pour cet homme ?

C'est difficile à admettre mais je sais qu'il a raison. Même si ma colère actuelle envers la jeune femme me pousserait à lui dire que "oui", au fond je suis persuadée qu'avec le recul nécessaire tout pourrait très bien s'arranger avec Tanya.

Je me contente de lever les épaules, pour ne pas admettre qu'il a visé juste. Après cela, la discussion s'allège et l'ambiance est de nouveau à la rigolade. Liam et moi partageons nos anecdotes concernant nos collègues, ce qui me permet de constater qu'il n'y pas que dans mon service que les dragons sont rois. J'ai déjà les larmes aux yeux d'avoir autant rigolé, mais ma vision se trouble davantage quand je les vois apparaître. Là, à quelques tables de nous, Robin et Marina s'installent tranquillement, le sourire au bord des lèvres et l'air plus complice que jamais. Liam me parle, mais je ne l'entends pas. À vrai dire je ne saisis plus rien de ce qui se passe autour de moi. Mon cœur s'est arrêté à l'instant où je les ai vu prendre place autour de cette petite table ronde.

— La terre appelle Roxane, finit par insister Liam, en claquant ses doigts devant moi. Tu as vu un fantôme ou quoi.

Il se retourne pour tenter d'élucider le mystère et comprend rapidement ce qui attire autant mon attention.

— J'aurai préféré, réponds-je, en me levant brusquement. Je pense qu'il vaut mieux partir d'ici.

Il sort rapidement un peu d'espèce pour régler notre commande et me suit sans opposition. Je prends un malin plaisir à passer devant la table de mes deux collègues, en feignant les avoir vus.

— Ce bar est vraiment mal fréquenté, sort Marina alors que je longe leur table.

Mon poing se serre en entendant la voix nasillarde de ma collègue. Liam, comprenant ce que je suis sur le point de faire, m'attrape par le bras en me suppliant de ne pas rétorquer.

Je respire un grand coup pour garder mon calme, mais je ne peux m'empêcher de rentrer dans le jeu de la rousse. Foutu ego !

— C'est vrai ça, répliqué-je, en faisant semblant de m'adresser à Liam. J'aurais pensé que les dragons et autres animaux non domestiques étaient interdits.

Je fais volte face et m'adresse à ma collègue.

— Ah mais non, pas en terrasse, c'est vrai. Évite quand même de lever la patte, il y a des toilettes à l'intérieur.

Je lui décoche un joli sourire forcé, puis mon regard se pose sur l'interne.

— Passez un bon moment, et salutation à Abby.

Je vais pour reprendre ma route mais je me heurte à Liam qui s'était rapproché de moi. De colère, je fais la chose la plus stupide qui soit et profite de cette proximité pour écraser mes lèvres contre les siennes. Ce baiser sonne aussi faux que le premier mais je me retiens bien de le montrer. Quand mon ami finit par rompre le lien entre nous, je me sens complètement honteuse. Comment ai-je pu tomber aussi bas ?

Sans un regard pour aucune des trois personnes présente à mes côtés, je m'éloigne en trottinant presque, de peur d'être rattrapée par un certain grand brun. Liam, en bon ami qu'il est, m'accompagne jusqu'à ma voiture.

— Roxane, on peut parler de ce qu'il vient de se passer ? m'interroge-t-il en ouvrant la porte de mon auto.

Aucun mot ne réussit à sortir de ma bouche. Je suis moi-même sous le contre coup de cette satanée jalousie qui m'a poussée à faire n'importe quoi. Je me contente d'un « non » de la tête.

— Si tu as besoin, n'hésite pas, finit-il par me dire, alors que je prends place au volant de mon auto.

Je lui fais un signe de tête et démarre rapidement afin qu'il ne remarque pas les larmes me monter aux yeux. Liam referme la portière, me laissant ainsi la possibilité de m'engager sur la voie. Au même moment, mon portable se met à vibrer dans ma poche, annonçant la réception de plusieurs messages. Inutile de les regarder pour savoir qui est l'émetteur !S'il croit que je vais lui répondre, il peut se mettre le doigt dans l'œil.

La route jusqu'à chez moi me paraît interminable. Les larmes, qui coulent d'elles-mêmes le long de mes joues, me brouillent la vue et rendent ma conduite assez précaire. Je suis en mode automatique, car mes pensées ne sont clairement pas concentrées sur la circulation. C'est un miracle que je ne sois pas l'auteure d'un accident de la circulation.

"Concentre-toi !" hurle ma conscience alors que je grille un feu orange. " Tu ne vas tout même pas perdre ton permis à cause d'un abruti !"

Si elle savait ! J'étais prête à perdre bien plus pour cet abruti, comme elle dit. Heureusement, il m'a rapidement ouvert les yeux.

Une fois arrivée à bon port, je file tout droit dans ma chambre sans même répondre à Florence qui me salue poliment.

Depuis une demi-heure, mon téléphone ne cesse de vibrer, alors que je tente de me concentrer sur la nouvelle mise en page de mon CV. Robin a décidé de ne pas lâcher l'affaire, mais je n'ai pas l'envie, ni le courage, de le confronter. Au souvenir de son tête à tête avec Marina, mon cœur se serre. Je finis par saisir mon portable, j'efface tous les messages sans même les lire et je le mets en silencieux avant de le balancer sur mon lit.

— C'est pour dissiper les doutes.. Je vais te les dissiper moi les doutes, ça va être vite fait !

Alors que je continue à parler toute seule devant mon pc, j'envoie, pour la millième fois, mon CV à toutes les annonces qui passent sous mes yeux. Au bout d'une demi-heure j'ai postulé pour au moins une quinzaine de postes, dont certains ne sont même pas sur la métropole.

— Roxane, tu es rentrée ?

La voix roque de mon père, qui se fait entendre depuis l'entrée, me distrait de ma tâche.

— Je suis dans ma chambre !

Quelques minutes plus tard, je l'entends frapper à ma porte.

— Tout va bien ma puce ?

Je me remets face à mon ordinateur et me contente de lever les épaules en guise de réponse. Mon père profite de mon silence pour s'avancer dans ma chambre, d'un pas délicat. Sans même prendre la peine de me demander l'autorisation, il s'assoit sur le bord de mon lit.

— Laisse-moi deviner, déduit-il d'une voix douce, c'est à cause de cet interne ? Robin ?

Je me contente d'un oui de la tête, alors que mes yeux s'embuent de nouveau. Contre toute attente, mon père se relève pour me prendre dans ses bras. Moi qui pensais que j'allais avoir le droit à un énième discours paternel, je me suis fourvoyée. Mes larmes coulent de plus belle, alors que mon père sert davantage son étreinte.

— Ça va aller ma puce, chuchote-t-il en caressant mes cheveux, tu es bien plus forte que tout ça.

Nous restons ainsi un moment. Lovée dans les bras réconfortant de mon paternel, je sens tous mes tracas s'évaporer. Que ferais-je sans lui ?

— Si tu savais, papa, finis-je par dire après cinq bonnes minutes de silence. J'ai tellement hâte de changer de service et de dire adieux à ses faux culs de la psychiatrie.

— Ne t'en fais pas ma chérie, me rassure-t-il d'une voix douce. Je n'ai pas eu le temps de m'y pencher jusque là mais, dès demain, j'appelle tous ceux qui me doivent une faveur. Promis, dans deux jours, grand maximum, tu auras une proposition de poste.

Et dire qu'il y a quelques semaines, j'étais, Roxane, jeune diplômée, pleine d'ambition, autonome, libre dans mes choix et pleine de principes. Aujourd'hui, je ne suis que l'ombre de moi-même et mon père va m'éviter le naufrage.

Annotations

Vous aimez lire Amandineq ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0