Chapitre 1
L’ordre de rester en retrait tournait en boucle dans sa tête.
Arden sentit la tension dans ses jambes grandir, lentement, insidieusement. Sa main, appuyée contre l’écorce de l’arbre, subissait la morsure de l’air froid, engourdissant ses doigts à chaque souffle.
En contrebas, les paysans ligotés étaient exposés autour d’un grand feu disposé au cœur de l’aire du hameau, dans la région de Lurëhn. Leurs formes se dessinaient sous le jeu incertain des flammes. Autour, des soldats thalmars — ou plutôt des pillards — vidaient les maisons, rassemblaient le butin et détruisaient le reste.
L’un des voleurs s’approcha d’une femme. Il l’attrapa par les cheveux et la força à crier lorsqu’il lui releva la tête. Arden se redressa aussitôt, mais se força à obéir. Sa mâchoire se crispa.
Il devait rester assis, sur cette branche, dans l’obscurité.
La femme fut violemment projetée au sol. Le Thalmar lui arracha sa jupe sous les regards amusés de ses compagnons, puis défit sa ceinture sans se presser. Elle ne se débattit pas lorsqu’il la retourna face contre terre.
Arden, lui, sentit son corps se tendre.
Ses pieds quittèrent la branche. Il dégaina ses dagues jumelles et les planta dans la nuque du Thalmar en touchant le sol. Il en retira une d’un geste sec, le sang jaillit de la clavicule, puis la dague fila vers le second, déjà gagné par la panique.
L’alarme allait être sonnée. Arden le savait.
Il se rua dans une glissade vers un troisième homme qui prenait la fuite et lui sectionna le ligament de la cheville. Le fuyard tomba face la première dans un son rauque. Arden n’en resta pas là : il tissa.
Les fils du Flux apparurent dans son champ de vision, nets et ténus. Ils se déplaçaient sans ordre précis, traversant le sol, le corps de l’homme gémissant à ses pieds, l’arbre au bout de la ruelle.
Il en saisit mentalement un, puis un autre. Une brûlure au niveau de son torse le força à inspirer profondément. Le conduit tatoué sur son plexus vibra sous l’afflux d’énergie tissée.
En se redressant, la chaleur qui émanait de sa chair le fit transpirer. Ses muscles se contractèrent et sa respiration s’accéléra. Il courut alors vers les quatre Thalmars qui se tenaient quelques mètres plus loin, armes en main.
Sa rapidité prit de court l’un des soldats, qui n’eut pas le temps de brandir son épée. Arden frappa droit dans l’estomac. L’homme cria et se replia sur lui-même. Son compagnon abattit sa hache. La lame ne trouva que la terre dure, arrachant un bruit métallique.
Il s’arrêta une fraction de seconde — suffisante pour que ses jambes soient balayées.
Le Thalmar s’effondra. Arden lui écrasa le torse avec son genou l’instant d’après.
Ses yeux se révulsèrent. Une gerbe de sang jaillit de sa bouche. Arden sentit le liquide chaud éclabousser sa jambe.
Au même moment, le signal de l’alerte retentit brusquement.
Les deux ennemis restants se ruèrent sur lui.
En se relevant, il retira le tissage de son conduit de renforcement. Il fit une roulade sur le côté, évitant de justesse le fer qui balaya le dessus de son crâne et lui arracha une mèche de cheveux sombres.
Il tissa de nouveau, cette fois dans le conduit de sa gorge. La brûlure manqua de le faire s’étouffer.
Il souffla en direction des deux adversaires. L’air brûlant qui sortit d’entre ses dents réchauffa brutalement l’espace entre eux.
Il vit le premier — celui qui l’avait attaqué une seconde plus tôt — lâcher son arme et se couvrir le visage dans un cri rauque.
L’odeur suivit. La chair calcinée et le sang bouillonnant piquèrent les narines d’Arden.
Le second soldat fixait ses mains. Les cloques qui les marquaient l’avaient forcé à lâcher son arme. Son regard allait de ses paumes brûlées au visage d’Arden, incapable de comprendre ce qui venait de lui arriver.
Arden lui enfonça sa dague dans la gorge. Il sentit l’homme s’effondrer lentement contre lui, cherchant encore son souffle.
Alertés, des Thalmars se regroupaient déjà non loin. Le contrecoup de l’utilisation successive de ses conduits le fit plier le genou.
Une compression dans son thorax l’empêcha d’inspirer. Sa main trembla et la dague lui échappa, tombant au sol.
Le bataillon ennemi l’avait repéré.
Arden se releva et tenta de prendre de la distance. Ses pieds répondaient avec un temps de retard. Sa vision était troublée.
Il claudiqua et tomba, le menton heurtant le sol.
Le bruit des pas et des voix de ses alliés, surgissant des coins des ruelles, le ramena à lui. Une dizaine de soldats de son rattachement entrèrent en contact avec les forces thalmars.
Le choc du fer contre le fer résonnait dans sa tête, déclenchant une douleur sourde derrière le crâne.
Arden se releva et prit une grande inspiration, se concentra et tissa de nouveau le Flux dans le conduit placé sur son thorax. La sensation de force lui redonna un souffle nouveau. Il courut aider ses alliés.
Les corps se mêlaient les uns aux autres. Arden frappa un soldat qui tentait de se faufiler dans la ligne qu’il avait formée avec les siens.
Le pillard s’écroula, et son poids fit reculer le mince rempart que le groupe tentait de maintenir.
Une lame passa près du visage d’Arden. Il esquiva de justesse, porté par le Flux, mais l’arme trancha net la main du jeune homme qui tenait la ligne à sa gauche.
Le sang jaillit du moignon et éclaboussa le visage d’Arden. Il lui entra dans la bouche, y laissant un goût métallique. Un haut-le-cœur le secoua, mais il serra les dents.
Son allié gémit à la vue de son bras amputé. Arden le poussa et prit sa place.
— Recule ! cria Arden.
Le regard du jeune homme accéléra son rythme cardiaque. Arden poussa contre la masse qui les faisait reculer, s’ancrant dans le sol. Il relâcha violemment le tissage physique d’un coup.
Ses bras hurlèrent. Sa mâchoire céda, laissant échapper un cri instinctif. Les soldats thalmars furent projetés plusieurs mètres en arrière, tombant lourdement et formant un amas de métal et de cuir.
Cette fois, Arden sentit le contrecoup l’atteindre plus fortement.
La force qui l’animait quitta ses jambes et ses bras. Ses genoux frappèrent le sol, sa respiration se saccada.
Il tenta de maintenir la tête droite, la vision claire, mais il savait qu’il allait tomber.
Les cris des renforts arrivèrent par l’arrière. Arden esquissa un rictus en direction des pillards venus du Nord, puis s’effondra.
— Où est-il ? fit une voix.
— Là-bas, sergent, répondit une autre.
Le son des pas résonna dans sa tête, le tirant hors du noir.
Une main s’accrocha à son col et le ramena vers l’avant.
— Putain, tu as failli tous nous tuer, Arden ! cria une voix féminine qu’il eut du mal à reconnaître dans le brouillard qui emplissait son cerveau.
Le visage de Liora se dessina devant lui. Elle avait les traits tirés et la mâchoire serrée. Arden se dégagea avec force de son emprise.
— Je savais que les renforts allaient arriver, répondit Arden. J’allais pas la laisser se faire violer sans rien dire.
Son ton était plus dur qu’il ne l’aurait voulu. Il vit Liora reculer d’un pas.
La jeune femme se leva et lui tourna le dos, les poings fermés.
— Tu raconteras ton histoire au commandant. J’en ai assez de tes conneries, dit-elle finalement, sans le regarder.
Liora s’éloigna, le laissant seul, appuyé contre le mur de grès d’une maison.
Arden regarda autour de lui. Le feu brûlait encore, éclairant les visages des villageois. Les hommes venus en renfort coupaient les liens à leurs poignets.
La femme qu’Arden avait sauvée se tourna vers lui.
Il ne reçut ni hochement de tête ni remerciement. Seulement un visage fatigué, vidé de toute envie de lutter.
Il sentit ses ongles mordre sa paume.
Quelques minutes plus tard, Arden se releva pour aller voir le jeune soldat qui avait perdu la main lors de l’affrontement.
En traversant la cinquantaine de soldats qui les avaient rejoints, il sentit les regards hostiles se poser sur lui.
— On a perdu leur trace, se plaignit un homme.
— Il fallait qu’il désobéisse, dit une jeune femme, une cicatrice lui barrant un œil.
Arden comprit alors ce que sa prise de risque avait coûté. Les Thalmars s’étaient dispersés. Les prisonniers espérés n’étaient plus qu’une idée avortée.
L’infirme se tenait allongé, essayant de retenir ses larmes. Il transpirait à grosses gouttes quand Arden s’accroupit près de lui.
Le jeune homme le regarda droit dans les yeux.
— Je ne vais pas vous remercier, sergent. Je ne peux pas, dit-il, la mâchoire contractée.
Son regard était trop familier. Arden soutint ses yeux sans répondre.
— Je ne peux pas, répéta-t-il plus bas.
Arden se releva et se tourna vers un infirmier qui s’affairait à prendre le pouls des pillards au sol, secouant la tête à chaque tentative.
— Prenez soin de ce soldat, je vous prie, demanda Arden.
L’infirmier hocha la tête.
Arden rejoignit le reste de sa troupe autour du feu du village.
Il repéra les membres de son escouade.
L’un resserrait ses lacets, la tête baissée. Un autre vidait le fond de sa gourde — Arden n’avait jamais su de quoi elle était remplie. Un peu à l’écart, une silhouette aiguisait son tranche-lard sans prêter attention à ce qui l’entourait.
— Putain, j’ai cru qu’on allait y passer cette fois, lâcha l’homme à la gourde, la bouche encore pleine.
— Le sergent Marrow a sauvé les meubles, répondit la femme au tranche-lard, un sourcil levé en direction d’Arden.
Il repensa à ce que Liora lui avait dit. À ce qu’elle avait dû faire pour, comme elle venait de le dire, sauver les meubles. Arden se maudit en silence, puis vint s’asseoir près de celui qui resserrait encore ses lacets.
— Désolé, les gars. Je pouvais pas rester sans bouger, dit-il doucement.
La femme esquissa un sourire et se leva.
— On a l’habitude avec toi, sergent. Le problème vient pas de notre unité. Nous, on te suit.
Elle leva le menton en direction d’un homme qui approchait à grands pas.
— Le problème, c’est lui, ajouta-t-elle.
Le commandant Thorn avait le visage fermé. Sa posture était droite, solide, et ses cheveux grisonnants accentuaient encore sa carrure. Il s’arrêta devant Arden.
Arden se leva aussitôt et se mit au garde-à-vous, le poing contre le cœur.
— Sergent Rell, dit le commandant d’une voix neutre. Une fois de plus, vous êtes allé à l’encontre des objectifs de la mission.
Il baissa les yeux vers le sol et secoua lentement la tête. Arden ne bougea pas.
— Comment justifiez-vous votre action, sergent Rell ?
Arden inspira profondément. Il sentit ses épaules se tendre.
— Une femme allait être violée, commandant. J’ai pris la décision d’empêcher le Thalmar de sévir.
Thorn se détourna, les mains croisées dans le dos.
— J’ai agi dans le but de—
Le doigt du commandant se leva. Arden se tut.
— Vous savez, sergent Rell, le royaume ne fonctionne pas comme ça.
Il entama une marche lente, décrivant de petits cercles autour du feu.
— Vos états d’âme n’aident pas, et votre statut de Tisseur n’arrange rien. Nous avons presque perdu un homme ce soir.
Son ton se durcit.
— Voyez-vous… Oka est comme un vieux carrosse. Il avance, mais uniquement par l’effort constant de ses chevaux.
Thorn s’arrêta et fixa les flammes au centre de la place.
— Les paysans sont les fers de ces chevaux. Ils empêchent la bête de s’arrêter. Si vous retirez un fer, tout le système ralentit et tend vers sa perte.
Il se tourna de nouveau vers Arden.
— Alors que fait-on, sergent Rell ?
Il n’attendit pas de réponse.
— On le remplace. On en pose un autre. Plus solide. Moins contraignant. C’est ainsi que le royaume d’Oka fonctionne. Nous ne pouvons pas nous permettre de ralentir. Ici, on lutte.
Le feu crépita. Personne ne parla.
— L’armée n’est pas là pour sauver une femme incapable de se défendre seule. Nous sommes là pour préserver l’équilibre fragile qui maintient ce pays debout.
Il planta son regard dans celui d’Arden.
— Avons-nous été clairs, sergent ?
Un silence pesant s’étira. Arden ne détourna pas les yeux.
— Très clair, commandant.
Il serra la mâchoire si fort qu’il sentit le goût du fer envahir sa bouche.
— Une fois au camp, vous serez mis au trou pour la nuit.
Le commandant fit signe à une recrue. Celle-ci acquiesça et vint apposer des menottes aux poignets d’Arden. Le métal froid lui arracha un frisson le long de l’échine.
Arden repensa aux nombreuses nuits passées dans la cage qui servait d’isoloir au camp de Verdune.
Liora passa non loin de là, accompagnée des cinq autres Tisseurs du camp. Elle lui lança un regard dur. Arden détourna la tête.
Bren Sorn se détacha du groupe avec Jarrek Crowe et s’approcha. La simple vue de ses amis lui arracha un sourire.
— Il a encore sorti sa rengaine. C’était plus long que la dernière fois, dit Bren en se grattant la tête.
Arden n’avait jamais compris comment Bren parvenait à garder cet air-là. Sa carrure massive, ses cheveux en bataille, tout chez lui semblait hors cadre. L’épée gigantesque qu’il portait dans le dos ne faisait qu’accentuer ce décalage.
— C’est Arden, dit Jarrek. Il est sa muse. Grâce à lui, il invente ses plus beaux discours.
Jarrek contrastait avec Bren. Plus petit, moins imposant, mais souvent plus juste. Son calme et son sens pratique leur avaient sauvé la peau plus d’une fois.
— Peut-être que le Flux que je manipule l’atteint d’une façon qui nous est inconnue, répondit Arden avec un sourire.
— Peut-être. Mais pour l’instant, c’est toi qui vas te cailler les fesses dans la cage, dit Bren en éclatant de rire.
Son rire porta assez loin pour faire tourner quelques têtes.
Arden eut du mal à soutenir leurs regards.
Les minutes passèrent. Arden regardait ses compagnons ranger les biens des habitants dans leurs maisons. Le vent commença à souffler plus fort.
— Maudit Fléau, siffla-t-il en voyant les feuilles s’agiter dans la ruelle.
De l’autre côté de la ruelle, un soldat était assis contre un mur et le fixait.
Son regard était dur, immobile, chargé de quelque chose qu’Arden n’arrivait pas à nommer.
Une tension familière lui remonta dans la nuque.
Il soutint ce regard une seconde de trop, puis détourna les yeux.
La recrue qui avait menotté Arden arriva. Il était jeune, et ses mains tremblaient au moment de parler.
— Al… allons-y, sergent, dit-il en bégayant.
Arden hocha la tête.
La section de combat se mit en marche vers le camp de Verdune, à quelques heures de là.
Arden leva une dernière fois les yeux vers le feu du village, qui peinait désormais face aux rafales de vent.
Il avait fait ce qui lui semblait juste.
Et il savait qu’il devrait en porter les conséquences.

Annotations
Versions