Chapitre 2 - La Cage

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– Où tu vas avec ça ? demanda Liora en arrêtant la course d’une recrue qui tenait une assiette de ragoût fumant.

Le jeune homme marqua un temps.

– Je… je dois mener la ration au sergent Rell. Ce sont les ordres du commandant.

Liora radoucit son regard à la vue du soldat hésitant, puis tendit la main.

– Je vais y aller. Tu peux reprendre ton poste.

La recrue baissa la tête en lui cédant l’assiette, et repartit dans la direction opposée.

L’air froid qui sifflait dans les interstices des pierres, noircies par la suie et les bougies, fit frissonner Liora. Elle avança dans le couloir menant au cachot, ouvrit la lourde porte de bois cloutée et s’enfonça dans l’escalier sombre.

La respiration était difficile en bas. La poussière et l’humidité emplissaient l’espace. Elle progressa jusqu’aux cages de métal noir.

Liora le vit.

Arden était recroquevillée sur lui-même, se grattant la gorge de manière erratique, juste au niveau de son conduit. Elle l’avait déjà vu avoir ce genre de réaction par le passé. Sa main se referma sur l’assiette brûlante, puis se détendit.

Elle frappa légèrement contre l’un des barreaux de la cage pour signaler sa présence.

Arden se tourna vers elle rapidement. Le contour de ses yeux était noir, ses lèvres sèches et son cou lézardé de tracés rougeâtre.

– Tiens. Le commandant veut que tu manges. Je t’aurais bien laissé là, le ventre vide, à repenser à tes actions. Mais, les ordres sont les ordres, dit Liora d’un ton neutre.

Elle vit les épaules d’Arden se détendre légèrement. Il s’approcha du bord de la cage et attrapa l’écuelle que Liora lui tendait, puis s’assit, le dos appuyé contre les barreaux.

– Merci, dit-il simplement.

Liora ne répondit pas. Elle se détourna, prête à repartir. Elle fit quelques pas, et sentit sa nuque se raidir.

– Tu te rends compte que tu aurais pu mourir ce soir ? demanda-t-elle soudainement, le dos toujours tourné à son interlocuteur. On ne peut pas se passer d’un Tisseur, ni même d’un seul soldat Arden.

Elle entendit le bruit du tissu frottant contre le métal.

– Je sais. J’en suis conscient, répondit Arden. Sa voix ne laissait transparaître aucune tension.

Liora grinça des dents. Elle se retourna et revint d’un pas brusque vers la geôle. Son poing s’abattit contre le fer.

– Tu t’entends parler ? Tu dis ça comme si c'était sans importance, cria Liora.

Arden se tenait à quelques centimètres de son visage.

La douleur dans son bras lui arracha une crispation quand Arden l’attrapa avec force. Il se tenait debout, ses dents étaient serrées. Un des barreaux appuyait sur son front.

– Lâche-moi, dit Liora en plantant ses yeux dans les siens.

Le regard d’Arden était dur, noir. Elle força sa respiration à ralentir.

– Lâche-moi, putain ! cria-t-elle finalement.

Mais, la poigne ne cédait pas. Elle tissa son Flux, chercha à le diriger vers le conduit d’altération tatoué dans sa paume, puis s’interrompit en sentant subitement son poignet se libérer.

Arden avait détourné le regard. Ses mains pendaient le long de son corps, crispées. Il marchait maintenant d’un coin de sa cage à l’autre, sa tête dirigée sur le parterre gris.

– Moi, je ne les oublie pas, dit-il en s’arrêtant brusquement de bouger et en fixant son regard sur Liora.

Elle se frotta le poignet endolori et le jaugea de haut en bas. Malgré l’humidité du cachot, ses cheveux noirs, tirés en une courte queue de cheval, n’avaient pas remué. Ses pupilles vertes lui semblèrent plus claires, plus dures, presque tranchantes. Ce n’était pas plus dérangeant chez Arden, non, le pire dans tout ça, c'était son expression. Elle ne sut mettre les mots pour la décrire. Liora se sentit tout à coup à l’étroit, dans cette pièce carrée, au plafond bas.

– Toutes les nuits, reprit Arden.

Il laissa sa voix en suspens.

Liora recula d’un pas et attrapa son bras, qui pendait maintenant le long de son corps.

Arden se rapprocha de la grille et referma ses doigts fins autour des barreaux. Liora éprouva des difficultés à le reconnaître. Sa respiration était trop rapide, trop appuyée. Elle sentit un léger picotement lui traverser la poitrine.

– Et toi ? demanda-t-il.

La question la prit de court.

– Ce n’est pas le sujet, répondit Liora refusant de supporter son regard.

– Peut-être, ajouta Arden.

Il lâcha la grille et se laissa retomber contre le mur.

– Mais quand on laisse faire trop longtemps, continua-t-il. On finit par compter les morts.

Liora sentit une tension lui remonter le long de la nuque.

– Ce que tu fais, dit-elle sans élever la voix… ça ne règle rien, tu impliques d’autres personnes dans tes propres choix.

Elle fixa la pierre humide, des gouttes ruisselaient de long de la paroi.

– L’attente ne règle rien non plus, rétorqua Arden. Attendre que tout va s’arranger, qu’un beau jour les gens n’auront plus à courber l’échine. Ce n’est qu’attendre une mort certaine.

Elle inspira lentement et fixa le cou d’Arden, marqué de griffures.

– Quand on me dit de ne rien faire, je ne fais rien, dit Liora.

Un silence s'installa.

– Ça évite des dégâts qu’on ne peut pas réparer, ajouta-t-elle.

Elle redressa légèrement les épaules.

– Ça tient ainsi. Je ne sais pas si c’est la bonne solution, mais au moins, ça tient.

Arden esquissa un sourire bref, sans joie.

– Tu t’en convaincs bien.

Il baissa la tête.

– Moi, pas réellement.

Liora resta immobile une seconde de trop, Arden avait les bras ballants et le regard bas.

Elle se détourna et approcha de la porte. Elle voulut se retourner, tenter une dernière fois de le faire changer, mais elle se rétracta. Liora quitta le cachot sans ajouter un mot.

La chaleur de la bière du réfectoire lui monta aux joues.

Liora sentait sa tête tourner sans qu’elle puisse y faire quoi que ce soit. Une main se posa sur son épaule.

– Alors ? Tu lui as remonté les bretelles ? demanda Jarrek, assis à sa droite.

Liora haussa les épaules.

– Il n’écoute rien. Il n’en fait qu’à sa tête. Il pense qu’il a tout compris, tout sur tout, dit-elle sans lever la voix. Il m’énerve parfois.

Elle repensait aux paroles d’Arden, à la façon dont il l’avait regardée. Son air si sûr de lui, si déterminé.
Elle se décala légèrement, agacée sans savoir pourquoi.

– C’est Arden, tu sais. Ça fait quoi ? Quatre ans qu’on vit avec lui. À force, tu devrais le savoir : il agit avec ses tripes, et peu avec sa tête, ajouta Jarrek. Un peu comme Bren… néanmoins lui n’agit jamais avec sa tête.

Liora eut envie de rire, mais se retint.
Bren, assis en face, le dévisageait.

– Excuse-moi, monsieur le rat de bibliothèque, mais Arden et moi, on fonctionne à l’instinct.

Jarrek éclata de rire.
Quelque chose se desserra alors dans le ventre de Liora…

– Allez, une autre ! lança-t-elle en levant la main vers la recrue faisant office de serveur au bout du réfectoire.

– C’est mieux, dit Bren en la regardant avec un sourire qui découvrait toutes ses dents.

Un soldat que Liora ne connaissait pas s’approcha d’elle après avoir été servie d’une pinte, débordante de bière. L’homme, plus jeune, se frottait les mains avec nervosité.
Elle lui lança un regard interrogateur.

– Sergent Marrow. Les gars et moi… on souhaitait savoir si vous accepteriez de boire un verre à notre table.
Il désigna une table occupée par plusieurs soldats de la régulière. La recrue, au vu du nombre de branches sur son insigne, ajouta :

– On aimerait en savoir plus sur votre Flux, les conduits, tout ça… enfin, vous comprenez. Sur les Tisseurs. Liora éclata de rire, entraînant Jarrek et Bren dans son fou rire. Le pauvre homme ne sut plus où se mettre. Il allait déjà battre en retraite quand Liora lui attrapa le bras.

– On va en discuter, dit-elle en essayant de reprendre son sérieux.

Jarrek, Bren et elle rejoignirent la table des cinq réguliers.

– C’est vrai ce qu’on dit sur les Tisseurs ? demanda une jeune femme en s’adressant à Bren.
Que vous pouvez faire tomber la pluie… ou créer des orages ?
Bren se gratta la tête, soudain nerveux.
La jeune femme avait des atouts que même Liora aurait pu envier.

– À ma connaissance, aucun Tisseur ne sait faire pleuvoir, déclara Jarrek.
Tisser, ce n’est pas… aussi spectaculaire que ce que vous imaginez.

La jeune femme sourit nerveusement, puis s’enfonça dans son siège, les joues rouges.
Liora eut un pincement pour elle.

– Non, non, le Flux, c’est lié à un aspect, intervint Bren en prenant un ton faussement docte.

Il eut un geste vague de la main.

– Un truc précis quoi.

Liora n’avait même pas entendu la question initiale.

– Par exemple, moi, reprit-il. C’est le tellurique. Tout ce qui touche au sol… la pierre. enfin, ce genre de choses.

Les recrues s’étaient tues, pendues à ses mots.

– Prenez Liora– enfin, le sergent Marrow, se corrigea-t-il.
C’est le volatile, elle manipule l’air etc. Chaque Tisseur a le sien.

– Et vos conduits, alors ? Ils servent à quoi ? demanda un autre.

La jeune femme à ses côtés lui donna un léger coup sur l’épaule et se pencha vers lui.

– Laisse tomber…

– Mais non, ne t'inquiète pas, répondit la recrue un peu trop vite. On ne vous embête pas avec nos questions, pas vrai ?

Liora secoua la tête.

– Absolument pas. Au contraire. Si on peut démystifier les Tisseurs et le Flux, ne serait-ce qu’un peu. C’est avec plaisir.

Elle les observa. Leurs regards étaient encore débordants d’élan.

Un souvenir la heurta de plein fouet.
Quatre ans plus tôt, elle se tenait debout sur l’une de ces tables, dans ce même réfectoire. Dix-sept ans à peine. Convaincue qu’elle pouvait encore changer le monde. Enfin, quand elle n’était pas tétanisée par les ordres de son lieutenant.

Elle cligna des yeux.
Elle était restée trop longtemps ailleurs.

– …Le physique, le sensoriel et l’altération, énumérait Bren.

Elle reconnut aussitôt le début.

– En réalité coupa Liora, le conduit physique, ça renforce le corps.
La force, l’endurance… selon l’aspect.

Elle haussa légèrement les épaules.

– Rien de magique. Juste… plus intense.

Le jeune homme parut déçu par la réponse.
Jarrek lui tapota discrètement l’épaule.

– Voilà, vous savez tout, dit-il avec un sourire. J’espère qu’on aura l’occasion de collaborer.

Les jeunes soldats les remercièrent, puis les laissèrent quitter la table.
Liora les entendit chuchoter et rire derrière elle.

Pendant un bref instant, sa respiration s’allégea sans qu’elle s’en aperçoive.

Une fois de retour à leur table, Jarrek et Bren s’éclipsèrent pour la nuit.
Liora resta. Près de la fenêtre du fond, elle laissa l’air frais glisser sur sa peau.
Ses épaules s’abaissèrent lentement. Elle ignorait combien de temps la nuit durerait encore. Le sommeil, lui, ne venait pas.

Elle fut tirée de sa contemplation des étoiles par une chaise qui racla sur le sol. Fynn Riven venait de s’asseoir en face d’elle.

– Tu le protèges trop, dit-il sans détours.

– Qui ça ? demanda Liora, bien qu’elle sache parfaitement de qui il parlait.

– Tu le sais très bien. Une de ses recrues à perdu la main. Toi comme moi nous savons qu’il est un danger pour le camp.

Elle sentit une résistance se former en elle. Ce n’était pas tant ses mots que son ton.

– Ah bon ? Tu trouves que je le protège ? répliqua-t-elle. Que j'approuve son comportement ?

– Alors pourquoi lui as-tu apporté sa ration ?

Elle leva les yeux au ciel.

– Je fais ce que je veux. Je prends soin de mes compagnons. Qu’ils aient fauté ou non Fynn.

Le soldat frappa du poing sur la table.

– Il...

Liora remarqua sa mâchoire se crisper.

– Il a mis la mission en péril. Cette fois, on ne regrette qu’un blessé, mais la prochaine fois ça sera quoi ? Qui ? On devrait l’exécuter pour le nombre de fois où il a désobéi.

– Arrête, le coupa Liora.

Mais il continua.

– C’est parce qu’il est Tisseur. On le protège. On lui pardonne tout.

Il passa une main sur son visage et souffla.

– J’en suis une aussi, répondit-elle. Et, si j’avais sauvé cette femme ce soir-là ? Tu m’aurais fait exécuter moi aussi ?

Ses doigts se refermaient lentement autour de la pinte.

– Liora… tu sais ce que je veux dire.

Elle détourna le regard. But une gorgée et reposa la pinte un peu trop fort.

Fynn eut un léger mouvement de recul.

– Non, Fynn. Je ne sais pas. Dis-le-moi.

Sa voix tremblait à peine.

– Parce que ce soir, tout part de travers. Et, toi… ça ne te fait rien de savoir qu’elle allait se faire violer ?

Elle resta assise en fixant Fynn.

– Bien sûr que si.

Il ne la regarda pas immédiatement.

– Tu crois que j’ai pensé ça acceptable ?

Sa main resta posée sur la table, immobile.

– Mais si chacun décide quand les ordres comptent et quand ils ne comptent plus… alors plus personne ne tient la ligne.

Il releva enfin les yeux.

– Et quand ça casse, Liora, ce ne sont pas ceux qui prennent les décisions qui paient.

Un silence passa entre eux.

– Ce que je supporte mal… Ce n’est pas ce qu’il a fait.

Sa voix baissa.

– C’est que derrière, ce sont toujours les mêmes qui ramassent les pots cassés.

Il se redressa.

– Les règles sont imparfaites. Mais, sans règles. Tout dégringole.

Liora ne répondit pas. Elle se tourna vers la fenêtre.

– Tu te souviens de la première fois où nous nous sommes parlé ? reprit Fynn, plus doucement.

Elle le regarda du coin de l’œil.

– Oui.

– Tu m’avais dit que l’armée était un mal pour un bien.

Il marqua une pause.

– Que tant qu’il y avait une raison, on pouvait encaisser le reste.

Liora sentit son souffle se suspendre.

– J’y pense encore, ajouta-t-il.

– Moi aussi, dit-elle simplement.

Après un long silence qu’elle sentait pesant, Fynn se leva et quitta la table.

Liora resta encore un moment à fixer l’obscurité au-dehors, puis se leva à son tour.

Dehors, l’air était glacial.
Elle frissonna en gravissant les marches qui menaient à sa chambre. Tout était parfaitement rangé. À l’exception de sa brosse à cheveux. Elle la remit en place aussitôt. Pris le temps de vérifier une nouvelle fois que rien ne dépassait puis se déshabilla et se glissa sous les couvertures. Le lit était froid. Une sensation brutale après la chaleur du réfectoire.

Elle ferma les yeux. La pièce tournait encore. Elle savait qu’elle n’aurait pas dû prendre la dernière pinte. Les images vinrent quand même. Les jeunes recrues et leurs questions maladroites. Arden, dans sa cage. Ses paroles sèches et son regard. Puis ce fut Fynn, sa colère et son incompréhension. Elle expira lentement, cherchant à calmer la nausée.

Puis, à force de lutter, elle finit par s’endormir.

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