Chapitre 3

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Les rues d’Orrault sentaient le bois humide. Des poutres empilées longeaient les murs, déjà équarries, prêtes à être chargées. Des chariots entraient et sortaient de la ville en grinçant, tirés par des bêtes fatiguées.

— Ils bossent même quand il pleut, lança Bren en regardant des ouvriers ajuster une charpente.

— Le bois attend pas les beaux jours, répondit Arden.

Bren sourit.

— Si Lurëhn n’avait pas la forêt de Fyloria, la moitié du royaume dormirait sous la pluie.

Ils marchèrent encore un peu. Les copeaux craquaient sous leurs bottes. Bren observa les travailleurs. Les gestes se répétaient, précis, sans pause inutile. Rien d’héroïque. Ça avançait.

— Tu t’es déjà demandé ce que tu ferais si on n’avait plus besoin de nous ? demanda-t-il en levant les yeux vers le ciel chargé.

Arden mit un moment à répondre.

— Je sais rien faire d’autre.

Bren hocha la tête.

— Moi non plus.
Il hésita, puis ajouta :
— Enfin… j’aimerais bien savoir.

Arden esquissa un sourire bref.

— Je te vois pas rester en place à scier des planches.

— Peut-être pas. Mais construire un truc qui tient… ça changerait.

Bren laissa passer l’image. Un monde sans patrouilles, sans ordres, sans attendre que le vent ou des pillards viennent tout défaire. Il chassa la pensée.

Ils passèrent devant un entrepôt. Des poutres frappaient le sol avec un bruit sourd et régulier.

— Tu crois vraiment que ça se calmera un jour ? demanda Arden.

Bren ne répondit pas tout de suite. Il suivit du regard l’assemblage d’une charpente, pièce après pièce.

— Je crois que les Anciens n’ont pas fait tout ça pour rien, dit-il finalement.

Arden haussa les épaules.

— J’espère juste qu’ils savent ce qu’ils font, tes Anciens.

Bren hocha la tête.

— Moi aussi.

Une voix les appela plus loin. Bren sentit la conversation se refermer.

Au coin de la rue principale, l’homme qui avait interpellé Bren et Arden leur demanda de l’aide pour porter une poutre.

— Le mauvais temps me donne des rhumatismes, dit le vieil homme en montrant l’intérieur de l’atelier.

— Laissez-moi faire, répondit Bren en passant l’épaule sous la poutre épaisse.

Le poids l’écrasa aussitôt. La pression lui tira une grimace qu’il ne chercha pas à masquer. Il avança malgré tout, un pas après l’autre, jusqu’à l’établi.

— Merci bien, ajouta le travailleur. Heureusement que vous êtes là. Sans ça, le village aurait du mal à tenir debout.

Bren hocha la tête. Un rictus bref passa sur son visage. Il déposa la poutre sur l’établi couvert de sciure, puis relâcha la pression.

— Voilà, monsieur, dit-il en reprenant son souffle. N’hésitez pas si vous avez encore besoin d’aide.

Ils saluèrent l’homme et quittèrent l’atelier.

— T’es bien sympa avec eux, dit Arden en rompant le silence.

— Il faut bien. Sans eux, tout s’écroule.

Ils reprirent leur marche jusqu’à la taverne où ils prenaient leurs repas depuis longtemps. Arden entra le premier.

À l’intérieur, l’odeur du bois, de l’humidité et de la crasse se mêlait à celle des légumes grillés. Le feu crépitait au fond de la salle. Bren sentit son estomac se contracter.

— Assieds-toi, je vais commander, dit Arden.

Bren acquiesça et s’installa à leur table habituelle, près du mur.

Les voix restaient basses. Le grésillement du grill couvrait les conversations. Bren observa les travailleurs déjà attablés. Certains parlaient entre eux, d’autres mangeaient en silence. Les épaules étaient voûtées. Les gestes lents. Les rires courts, parfois trop appuyés.

Il détourna les yeux.

Il faut tenir encore un peu, pensa-t-il. Bientôt, tout ira pour le mieux.

Arden revint avec une assiette chaude. Des légumes de plusieurs couleurs s’y entassaient, encore luisants.

Il s’assit en face de lui.

— Merci. Bon appétit, dit Bren.

Arden commença à manger sans attendre.

— Ils diminuent… le prix du bois, dit une voix à la table près de la leur.

Bren n’entendait pas la phrase complète à cause du raffut de la cuisine. Il se concentra davantage.

— Certains commencent à en avoir ras le bol, dit une autre voix. Ils se rejoindraient la nuit, un peu partout dans Oka.

— Ce ne sont que des rumeurs et des on-dit. Si on ne travaille pas, on ne mange pas, ajouta une dernière voix.

Bren cessa d’écouter, sa nuque se raidit.

Il continua de manger sans plus prêter attention aux conversations alentours.

✦✦✦

Le document relatait les derniers recensements des Tisseurs à travers Avela.
Jarrek se concentra sur la ligne qui l’intéressait.

Royaume d’Oka — année 1512 : trente-deux Tisseurs recensés, répartis entre les différents camps.

Il referma le livre et le rangea dans sa besace.

— T’as appris quelque chose aujourd’hui ? demanda Liora, assise sur la chaise en face de lui.

— Rien de nouveau, répondit Jarrek. On y va ?

Liora hocha la tête.

Jarrek patrouillait souvent dans Orrault. Mais aujourd’hui, l’air maussade, le vent froid et les regards fatigués des gens pesaient davantage sur ses épaules.

Ils marchèrent toute la matinée sans objectif précis.
Être visibles. Rassurer. Montrer que quelqu’un veillait encore.

— Ah ! cria Liora en levant la tête vers le ciel. On s’emmerde.

Elle se retourna vers Jarrek et éclata de rire.

Il la regarda. Sa queue de cheval claire avait glissé sur son épaule, découvrant sa nuque. Elle se tenait droite, comme toujours, même dans l’ennui.

Liora s’approcha encore. Son sourire força légèrement, étirant le grain de beauté près de sa bouche. Ses yeux bleus accrochèrent les siens un instant.

— On va écouter de la musique au Bois qui chante ? demanda-t-elle.

Jarrek hésita. Une seconde à peine.

— Oui, répondit-il. Je pense que c’est ce qu’il y a de mieux à faire.

— Hourra ! cria-t-elle en serrant les poings.

Elle tourna sur elle-même, déjà repartie.

Jarrek la suivit du regard.
Un rictus passa sur sa bouche.

Non loin du temple des Anciens, Jarrek remarqua qu’un attroupement s’était formé. Liora se retourna.

— Allons voir.

Ils s’approchèrent de la foule. Les voix se superposaient, confuses. Des femmes priaient à genoux, les mains enfoncées dans la boue.

— Que se passe-t-il ici ? demanda Jarrek en tentant de regarder par-dessus des épaules trop hautes pour lui.

Un homme se retourna brusquement et le bouscula. Jarrek dut reculer d’un pas pour retrouver son équilibre.

— Ah… excusez-moi, dit l’homme en se grattant la tête. Je vous avais pas vus.

Jarrek secoua la tête.

— Pourquoi êtes-vous tous rassemblés ici ? demanda alors Liora.

— J’ai rien pu voir, répondit l’homme. Mais comme Filbert me l’a dit, il y aurait des cadavres dans la pension près du temple.

Jarrek sentit un léger frisson lui courir le long de l’échine. Il remercia le villageois d’un signe de tête.

— Écartez-vous ! cria Liora. Bataillon de Verdune !

La foule s’ouvrit à ces mots.

La bâtisse se dressait à quelques pas : une petite pension faite de vieux bois, renforcée par endroits de blocs de grès. Liora posa le pied sur la première marche.

— Attends.

Elle se retourna, un sourcil légèrement relevé.

— Qu’est-ce qu’il y a ?

Jarrek leva la main. Il ferma les yeux.

Les fils du Flux vibrèrent autour de lui. Il activa son conduit sensoriel.

Une décharge sèche lui mordit la nuque. Il serra brièvement les dents.

Quand il rouvrit les yeux, le sol n’était plus uniforme. Des traces diffuses, bleu pâle, s’étiraient sur les marches, le seuil, les murs. Empreintes irrégulières. Marques de passages répétés. Certaines plus nettes. D’autres presque effacées.

Jarrek inspira lentement.

— Il y a eu du mouvement. Beaucoup.

Il fit quelques pas dans la salle.

Les cadavres — sept au total — étaient empilés les uns sur les autres, contre le mur du fond. Les corps avaient été disposés avec une certaine régularité, comme s’il avait fallu les dégager du passage plus que les exhiber. Le sang avait coulé, mais sans éclaboussure inutile. Il s’était répandu en nappes épaisses sous les torses, s’était figé entre les membres emmêlés, noircissant le bois du sol.

L’odeur le frappa après coup.
Ferreuse. Lourde. Mélangée à celle de la poussière humide et du vieux bois.

Jarrek suivit les traces laissées dans la pièce.
Un impact net près du meuble renversé.
Un autre contre la cheminée, plus haut, comme si quelqu’un avait été projeté ou plaqué de force.
Sur les murs, des marques plus diffuses. Des passages rapides. Pas de lutte prolongée.

Il distingua les empreintes les plus récentes. Elles menaient vers l’autre accès, celui qui donnait sur l’extérieur.

— La personne qui a fait ça est sortie par derrière, dit-il sans quitter les lueurs bleutées des yeux.
Ça s’est passé il y a moins d’une heure.

Liora posa une main sur son épaule.

Jarrek relâcha le tissage sensoriel. Les artefacts s’effacèrent aussitôt. Le monde reprit sa teinte normale, mais un brouillard lui envahit l’esprit. Une douleur sourde se mit à marteler ses tempes.

Il inspira lentement, pour ne pas vaciller.

Sans attendre, Liora demanda à la foule d’aller chercher des gardes pour surveiller la bâtisse.

Personne ne protesta. Les premiers s’éloignèrent déjà, pressés, évitant de se retourner.

Liora et Jarrek contournèrent la pension et s’engagèrent vers l’arrière.

La maisonnette donnait directement sur la forêt de Fyloria. Un seul chemin tracé. Les arbres commençaient là, serrés, leurs troncs sombres collés les uns aux autres. Le sous-bois avalait la lumière. Plus loin, ce n’était qu’un enchevêtrement de branches et de racines qui s’étendait à perte de vu.

— Ça ne va pas être facile de le retrouver ici, dit Jarrek.

Il fixa le sol avec son conduit. Les traces se diluaient déjà.

— La pluie efface tout. Je perds sa piste.

Liora claqua la langue, agacée.

— Avançons quand même.

Elle désigna la lisière d’un bref mouvement de tête.

— S’il a laissé quelque chose, on le verra.

Jarrek acquiesça.

Le chemin de terre qui menait aux bois était creusé de flaques brunâtres. L’eau frémissait sous les rafales. En dehors des fortifications d’Orrault, le vent frappait plus fort, sans obstacle.

Jarrek rabattit la capuche de sa cape de laine et baissa la tête.

Ils s’engagèrent sous les arbres. Il avançait la main devant le visage, luttant contre les bourrasques qui faisaient gémir les troncs et ployaient les branches au-dessus d’eux.

Le sol devenait plus mou à chaque pas.

— Putain, je vois rien, cria Liora en se retournant vers lui.

Le vent lui fouettait le visage. Ses cheveux collaient à sa nuque.

— Là-bas, répondit Jarrek en pointant du doigt un sous-bois plus dense. Le vent souffle moins fort.

Ils avancèrent en biais, luttant contre les rafales. Les branches grinçaient au-dessus d’eux. Quand ils atteignirent la zone plus protégée, le bruit tomba d’un coup, étouffé par les troncs serrés.

La mousse sous leurs pas rendait le sol glissant. Chaque foulée produisait un bruit humide. Jarrek frissonna. Sa cape dégoulinait. Ses bottes aussi.

— T’es sûr qu’il est passé par là ? demanda Liora en essorant sa queue de cheval d’un geste sec.

Jarrek ne répondit pas tout de suite. Il plissa les yeux, balaya le sol, les arbres, les traces presque effacées.

— D’accord, d’accord, reprit Liora en levant les yeux vers le ciel gris. D’après toi, où est-il allé ? Y a rien ici. À part des arbres… et une vieille scierie.

Jarrek se figea.

Il releva brusquement la tête.

— La scierie, dit-il. Évidemment. Il avait besoin de s’abriter.

Liora inspira longuement, puis expira par le nez.

— Alors c’est notre destination.

Ils partirent vers l’ouest, s’enfonçant davantage dans le bois. Le chemin disparaissait par endroits, mangé par la terre et les racines. Jarrek avançait sans hésiter. Il suivait les marques laissées sur les troncs : entailles anciennes, coups de hache répétés, traces de passages.

La scierie finit par apparaître entre les arbres.

Un bâtiment massif, fait de rondins empilés, sombre, tassé dans le sous-bois. Aucune lumière aux fenêtres ni de fumée à la cheminée.

Le vent ne passait presque plus ici.

Liora ralentit. Sa main glissa sur le pommeau de sa rapière.

— Doucement, murmura-t-elle.

Elle entra la première.

Jarrek la suivit, son épée courte déjà dégainée, les épaules tendues.

L’intérieur, bien qu’austère et sans vie, restait fonctionnel. Des outils étaient encore accrochés aux murs. Des plans tracés sur des feuilles épaisses reposaient sur une table grossière. Des chutes de bois jonchaient le sol. L’ensemble était recouvert d’une poussière vert mousse qui collait aux bottes.

Il n’y avait aucune chaleur. L’air était froid et humide. L’odeur de moisi confirmait que l’endroit était abandonné depuis un moment.

Liora balaya la pièce du regard, puis rangea sa rapière dans son fourreau.

— Aucune âme qui vive.

Jarrek ne répondit pas. Il posa sa main sur son menton et reconstitua la scène dans sa tête. Les corps. Les traces menant ici. La scierie. Tout concordait.

Il activa de nouveau son conduit sensoriel.

La brûlure familière remonta le long de sa nuque. Il inspecta la pièce lentement, sans parler. Près de l’ancienne cheminée, il distingua une légère empreinte de doigt, presque effacée.

Il s’approcha.

Un mécanisme était dissimulé dans la pierre. Il le déclencha. Un cliquetis sourd résonna sous leurs pieds. Une trappe se déverrouilla sous un tapis détrempé.

— Voilà qui est suspect, dit Liora en regardant le tapis se soulever légèrement.

Jarrek s’accroupit et écarta le tissu. En dessous, quelques planches avaient été déplacées. Il tira sur la poignée.

Il s’attendait à un passage.

Le trou était trop petit. À peine la taille d’un coffret. À l’intérieur, de la paille écrasée reposait contre la terre humide.

— Un objet était là récemment, dit Jarrek. Il n’y a pas longtemps.

Liora lâcha un juron et s’assit lourdement sur une chaise.

— Merde. On arrive trop tard.

Jarrek observa la cavité plus en détail. Le renfoncement était simple, creusé à même la terre. Aucun symbole. Aucune marque. Rien de particulier.

Il referma la trappe et remit le tapis en place.

Puis il s’assit à côté de Liora.

— Sans cette foutue pluie, j’aurais pu le suivre, dit-il en fixant le sol.

Liora hocha la tête.

— On va faire fouiller la scierie par des gardes. Peut-être qu’ils verront quelque chose qu’on a raté.

Jarrek acquiesça sans répondre.

La pluie continuait de frapper le toit.

Ils attendirent plusieurs heures que le temps s’adoucisse, puis reprirent la route vers Orrault.

Sur place, des gardes et des soldats venus en renfort inspectaient encore la pension. La bâtisse était encerclée. Des hommes entraient et sortaient, les bottes couvertes de boue. Un officier s’avança vers eux.

— Lieutenant Samuel Ward, camp de la Brise, dit-il. Dépêché de Falarion il y a deux semaines.

Liora et Jarrek se mirent au garde-à-vous, le poing contre le cœur.

— Je suis chargé de surveiller toute montée de tension dans le royaume, ajouta-t-il sans répondre au salut.

— Des tensions ? demanda Jarrek. De quel ordre ?

Ward tourna légèrement la tête vers lui.

— Des rumeurs de révolte, sergent. Elles circulent partout. De Lurëhn à Haldor, en passant par Falarion et Sélandra.

Jarrek marqua un temps.

— Nous patrouillons constamment dans la région, lieutenant. Ni le sergent Marrow ni moi n’avons entendu ce genre de rumeurs.

Ward esquissa un sourire bref.

— Bien sûr. Sinon, nous aurions déjà procédé aux arrestations.

Jarrek sentit les épaules de Liora se raidir.

— Que pouvons-nous faire pour vous ? demanda-t-elle.

Le lieutenant la détailla lentement. Son regard s’attarda un instant de trop.

— Le commandant Thorn est déjà informé des prochaines étapes. Il vous donnera les instructions.

Il les congédia d’un geste vague.

Alors qu’il s’éloignait, Ward se retourna.

— Sergent Marrow.

Liora s’approcha. Jarrek resta en arrière. Il ne put entendre ce qui fut murmuré, mais quand Liora revint vers lui, ses poings étaient serrés.

— Cet espèce de porc, souffla-t-elle.

Jarrek n’eut pas besoin de poser de questions. Il inspira lentement et détourna les yeux de Ward.

Liora lui fit signe du menton.

— Allons rejoindre Arden et Bren.

Jarrek acquiesça et prit la direction nord du village, sans se retourner.

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