Chapitre 4 - Les Ombres d'Orrault
– C’est un beau connard, ce Ward, dit Bren en portant son verre de bière à la bouche.
Arden hocha brièvement la tête.
– Laisse tomber, répondit Liora. Il fera son travail et il rentrera chez lui.
Arden balaya la gargote du regard, elle était remplie de couples serrés sur les bancs ou d’ouvriers qui semblaient ne pas vouloir rentrer chez eux.
Un garde s’approcha, un parchemin roulé à la main.
– On a identifié les corps, dit-il à Liora.
Jarrek releva la tête.
– Et ?
– Deux faisaient partie du conseil du village. Un autre dirigeait les équipes de coupes et le reste travaillaient pour eux.
Le garde haussa les épaules.
– Ils tenaient des registres, s’occupait des quotas et des rotations des travailleurs. C’est à-peu-près tout ce qu’on a sur eux.
Liora le remercia et il quitta la pièce aussitôt.
Un silence s’installa.
Bren fut le premier à parler.
– Donc ce n’étaient pas n’importe qui.
– Non, dit Liora. On dirait bien que non.
Arden s’appliqua à ne pas la regarder. Il parlait peu, buvait lentement, laissant Bren et Jarrek combler les silences.
À un moment, il se leva.
Orrault, de nuit, était calme. Le vent avait ralenti. La pluie avait cessé. Il marcha sans direction précise, longeant les façades sombres, les mains dans les poches. Ses bottes résonnaient faiblement sur les pavés encore humides. Repérant un banc à quelques pas de là, il s’y assit.
Il prit une longue inspiration. Ici, il arrivait à mieux respirer qu’à l’intérieur de la gargote.
Une lanterne glissa et frappa la pierre.
Arden se redressa d’un bond.
Il vit de la boue sous ses bottes. Le sang se mêler à l’eau entre les pavés. Un visage qu’il connaissait, le regardait avec un teint pâle.
Il ferma les yeux un instant, essayant de chasser l’image de sa tête.
Quand il les rouvrit, la ruelle était toujours là. La brise lui caressa la main qu’il avait fermée sans le vouloir.
Des bottes approchèrent derrière lui. Arden ne se retourna pas.
– Je peux ? demanda Liora.
– Oui, répondit-il simplement.
Arden se décala légèrement pour lui laisser de la place. Liora s’assit cependant à l’extrémité du banc.
Il la regarda une seconde de trop. La Lune faisait ressortir ses taches de rousseur. Ainsi, elles contrastaient avec la rigidité qu’elle affichait habituellement.
Il détourna les yeux.
– J’avais besoin de prendre l’air, dit-elle en brisant le silence.
– Hmm, répondit Arden.
Liora étouffa un rire. La surprise le fit esquisser un sourire à son tour.
– J’espère que tout ça ne va pas dégénérer, lâcha-t-elle.
Arden se tourna vers elle. Son regard se perdit aussitôt vers le village, étendu plus bas, les lumières des fenêtres, par centaines, dessinaient une constellation dans le noir d’Orrault.
– Je ne sais pas… dit-il en joignant les mains. J’en sais rien. Je me demande si ce n’est pas ce dont le royaume a besoin.
Il sentit Liora se tourner vers lui.
– Une mort reste une mort, Arden. Peu importe comment on l’habille.
Arden se tourna vers Liora. Elle le regardait, les yeux grands ouverts. Ses épaules se détendirent juste un peu.
– Tu as peu…
Une bagarre éclata devant la taverne.
Arden se leva aussitôt et se dirigea vers l’entrée, Liora sur ses talons.
Deux hommes se faisaient face, à moitié ivres. Leurs gestes étaient maladroits, leurs coups imprécis. La plupart frappaient dans le vide. Autour d’eux, Bren et Jarrek retenaient déjà d’autres clients qui tentaient de s’en mêler.
– Tu n’écoutes rien ! cracha l’un des deux.
– Et toi, tu crois tout ce qu’on te raconte ! répondit l’autre.
– Ah oui ?
Le coup partit sans prévenir. Le poing du premier heurta la joue du second. L’homme recula et tomba lourdement sur les fesses.
Arden arriva avant que le premier ne s’acharne.
– Calmez-vous, dit-il. Qu’est-ce qui se passe ?
L’ivrogne se retourna vers lui et tenta de le frapper. Arden esquiva sans effort, saisit son bras et le projeta au sol. L’homme grogna en heurtant la pierre.
Liora arriva aussitôt. Elle aida celui qui s’était pris le coup de poing à se relever, puis fit signe à Arden de relâcher l’autre.
Il s’exécuta.
Une fois la tension retombée, Arden se tourna vers les deux hommes.
– Je dois prévenir la garde ? demanda-t-il d’un ton dur.
– Non, non, ça va, répondit l’autre en secouant la tête. C’est juste Tobias. Il n’en fait qu’à sa tête.
Tobias grogna en se tenant la joue.
– Comme d’habitude, marmonna-t-il. Il écoute n’importe quoi et finit par y croire.
Arden releva légèrement la tête.
– N’importe quoi ? demanda-t-il
– Des conneries, cracha Tobias.
– Quelles conneries ?
– Les quotas. Les prix. Tout.
Il pointa un doigt vague vers le ciel.
– Ça viendrait d’eux. Là-haut.
Le second cracha par terre.
– Ouais. Des foutaises, comme je disais, repris Tobias
Le second homme le dévisagea.
– Tu verras si ce sont des foutaises.
Tobias leva les yeux au ciel.
Liora intervint et demanda qu'on les raccompagne chez eux.
Elle se retourna ensuite vers Arden, le fixa un moment et hocha la tête.
Le commandant Thorn leur avait fait réserver des chambres dans l’auberge. Le camp de Verdune était trop éloigné pour être rejoint à cette heure-ci.
Arden posa ses affaires près du lit.
Il s’assit sans retirer ses bottes. Le matelas grinça légèrement sous son poids.
Des voix montaient encore de la rue, étouffées par les murs épais. Un rire bref. Puis plus rien.
Sa nuque se raidit. Sa main remonta d’elle-même vers sa gorge. Sous ses doigts, la peau était irritée, à vif. Il retira la main et serra le poing.
Il se laissa tomber en arrière. Les draps étaient froids. Le tissu accrocha un instant sa peau avant de céder.
Le vent s’infiltrait par les bords de la fenêtre mal ajustée. Il faisait vibrer le bois par à-coups irréguliers.
Arden ferma les yeux.
Le souffle finit par couvrir le reste.
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La lumière filtra à travers le rideau mal tiré et heurta ses paupières.
Liora ouvrit les yeux. Sa nuque était raide. Elle resta immobile un instant, le regard fixé sur le plafond, avant de se redresser.
L’eau froide des douches communes la tira irrévocablement de la torpeur. Elle se passa les mains sur le visage, inspira longuement, puis ressortit sans s’attarder.
À l’entrée du village, un chariot attendait déjà. Des soldats et quelques recrues s’y regroupaient, capes sur les épaules, armes encore en bandoulière. Certains parlaient à voix basse. D’autres fixaient le sol.
Bren était adossé au chariot. Jarrek lui faisait face.
– Je te dis que c’est meilleur avec un café, lança Bren en haussant la voix.
Jarrek secoua la tête sans répondre.
– Encore un discours passionnant, dit Liora en arrivant à leur hauteur.
Les deux hommes se tournèrent vers elle.
– Ah, si tu savais à quel point Jarrek peut être cabochard, répondit Bren en prenant appui sur le manche de son espadon.
Jarrek se contenta de hocher la tête en guise de salut.
Liora préféra ne pas se mêler à la discussion et monta à l’arrière du chariot.
Au fond, Arden était assis, les bras croisés, la tête légèrement penchée. Ses yeux étaient clos.
Elle s’approcha sans bruit et prit place à côté de lui.
Le chariot bougea à peine sous son poids.
Liora resta droite, les mains posées sur ses cuisses. Après un moment, elle passa machinalement la main dans ses cheveux, puis la laissa retomber.
Le reste de la troupe ne tarda pas à les rejoindre.
Jarrek et Bren prirent place non loin d’elle et d’Arden. Le bois du chariot craqua sous le poids supplémentaire.
Arden entrouvrit un œil.
– Encore deux heures sur ces planches, marmonna-t-il en étouffant un bâillement.
Bren lui tapa un peu trop fort sur l’épaule. Le choc fit remuer Arden, qui heurta Liora sans le vouloir.
Elle se rattrapa au bord du banc, les doigts crispés un instant sur le bois.
– Ohexcusez-moi, lâcha Bren avec un rire bref, en la regardant.
– C’est rien, répondit-elle en faisant un geste vague de la main.
Elle sentit le regard d’Arden s’attarder sur elle une fraction de seconde, puis se détourner.
– Le commandant va sans doute nous envoyer ailleurs dans la foulée, dit Jarrek sans lever les yeux de son livre, malgré les secousses de la route.
– Ça aura sûrement un rapport avec Ward, ajouta Arden.
Liora inspira lentement.
– Sûrement, répondit-elle.
Sa mâchoire se crispa imperceptiblement. Elle fixa la route, les épaules un peu plus droites qu’avant.
– Une fois au camp, je demanderai à Ubor de rectifier quelques runes de mon tatouage, dit Arden en relevant son col un peu trop tard.
Liora aperçut brièvement les marques sur sa gorge. Elle détourna les yeux.
– S’il ne te charcute pas parce que tu le déranges, ajouta Bren.
Arden sourit.
– J’ai surtout hâte de retrouver mon unité, dit Liora.
– Je pense qu’ils ont survécu, lâcha Jarrek en relevant à peine les yeux de son livre.
Bren éclata de rire. Arden se tourna légèrement, ses épaules secouées par un souffle qu’il tenta de retenir.
– Vous êtes pénibles, grogna Liora.
Elle se pencha pour ajuster sa cape, un peu trop vite.
Le chariot passa les grandes portes du camp de Verdune.
Ici, le Fléau frappait moins fort. Les rafales perdaient de leur mordant contre les palissades et les bâtiments massifs.
Liora descendit sans attendre et se dirigea vers l’aile ouest.
Son unité était déjà rassemblée. Aucun visage ne manquait à l’appel. Des soldats ajustaient leur équipement, d’autres attendaient, immobiles.
Elle ralentit légèrement en arrivant à leur hauteur.
– Sergent. C'est un plaisir de vous revoir, dit l’un d’eux. Le commandant Thorn vous attendra en fin de matinée, sur la place centrale.
Liora hocha la tête.
– Sergent… c’est vrai ce qu’on raconte ? demanda une jeune recrue, fraîchement arrivée.
Elle s’arrêta net, un silence se fit autour d’eux.
– Pour l’instant, rien ne permet de l’affirmer, répondit-elle.
Sa voix ne laissa rien passer.
Le camp avait gardé son rythme habituel.
Le vent glissait entre les bâtiments de pierre, moins violent qu’en plaine, mais assez présent pour faire claquer les étendards accrochés aux palissades.
Liora traversa la cour sans ralentir. Les soldats allaient et venaient, certains revenant de patrouille, d’autres prenant leur poste. Elle nota les absents d’un regard rapide, corrigea d’un signe une formation trop lâche, puis s’arrêta une seconde près d’une recrue dont le harnais pendait mal ajusté.
– Ressers ça.
Elle secoua brièvement la lanière du bout des doigts.
Le jeune homme s’exécuta aussitôt, le visage tendu.
Liora était déjà repartie.
Dans la cour centrale, elle passa en revue son unité. Rien d’anormal. Les visages étaient fatigués, mais attentifs. Elle échangea quelques mots brefs, donna deux consignes sans importance apparente, puis laissa le groupe se disperser.
Lorsqu’elle se retrouva seule, elle s’arrêta un instant, sans raison précise.
Le silence s’installa aussitôt.
Elle ajusta sa cape, vérifia l’attache de son brassard puis reprit sa marche.
Près des baraquements, une recrue ralentit en la voyant approcher. Il baissa légèrement la tête.
– Sergent…
– Oui ? Répondit-elle en inclinant la tête.
Le garçon inspira longuement.
– Ce matin… sur la rotation de garde.
Il s’interrompit, ensuite reprit plus bas :
– Je n'ai pas baissé le drapeau de la muraille nord.
Liora observa ses mains crispées devant lui. Elle releva ensuite les yeux vers son visage.
– Personne n’a réagi ? demanda Liora.
– Non, sergent. Personne pour le moment.
Elle hocha la tête.
– Alors corrige ça pour ce soir. Et, assure-toi que ton binôme sache ce qu’il a à faire.
La recrue acquiesça. Ses épaules s’abaissèrent légèrement.
– Merci, sergent, dit-il avec un sourire qu’il ne chercha pas à retenir.
Liora ne répondit pas. Elle tourna les talons avant qu’il n’ajoute quoi que ce soit.
Un peu plus loin, elle aperçut Bren, occupé à aider deux soldats à déplacer des caisses de matériel. Il riait fort, comme souvent. Les hommes autour de lui semblaient se détendre.
Liora observa la scène sans s’en approcher, puis détourna le regard.
Elle gagna l’ombre d’un mur et s’y adossa brièvement. Ses doigts effleurèrent la pierre froide. Un tiraillement discret lui passa sous les côtes puis s’effaça presque aussitôt.
Les voix, les pas, le frottement du métal reprirent le dessus.
Un cor retentit au centre de la cour.
Les officiers commençaient à se rassembler.
Liora se redressa et rejoignit le flux de soldats qui convergeaient vers l’aire centrale. Arden était déjà là, un peu en retrait, Jarrek près de lui, son livre glissé sous le bras. Bren arriva en dernier, encore essoufflé, et lui adressa un sourire qu’elle rendit aussitôt.
Elle se plaça à sa position habituelle. Le reste de son unité arriva rapidement et se rangea derrière elle.
Le commandant Thorn monta sur l’estrade sans un mot. Le silence se fit progressivement, avalant les derniers murmures. Le vent agita brièvement son manteau avant de retomber.
Liora fixa l’avant.
Autour d’elle, il y eut le frottement des tissus, des mains qui se grattaient, des souffles trop lourds.
Thorn balaya l’assemblée du regard, puis inspira lentement.
– Soldats, sergents et lieutenants. Nous avons reçu de nouvelles directives.
Le silence s’épaissit après les paroles du commandant, sans qu’aucun mouvement ne vienne le briser.
Thorn déroula petit à petit le parchemin qu’il tenait à la main. Le cuir craqua légèrement sous ses doigts. Il parcourut les premières lignes, puis releva la tête.
– Ce matin, dans la région de Sélandra, un convoi de céréales à destination de Haldor a été attaqué.
Un murmure discret parcourut les rangs. Des corps se déplacèrent à peine. Quelques respirations se firent plus courtes.
– Le transport provenait des silos communautaires, poursuivit Thorn. Il était escorté par une patrouille du camp de l’Épine.
Les épaules de Liora se raidirent tout juste.
– D’après les premiers rapports, l’attaque n’a pas été menée par des pillards. Les assaillants étaient des paysans de la région.
Le murmure enfla, puis retomba aussitôt sous le regard du commandant.
– Un soldat a perdu la vie lors de l’assaut.
Le mot tomba sans emphase et resta suspendu une fraction de seconde avant de s’ancrer.
Liora serra les doigts contre sa paume, les yeux fixés devant elle.
– Les causes exactes restent floues, reprit Thorn après un bref silence.
– Le roi craint une propagation rapide de la panique dans l’est. Il a ordonné le déploiement de plusieurs unités afin de sécuriser la région et de soutenir le camp de l’Épine.
Quelques têtes se tournèrent. Des regards cherchèrent déjà à identifier qui partirait.
Liora inspira lentement sans quitter l’estrade des yeux.
– Le but est clair, reprit Thorn. Montrer une présence. Rétablir le calme. Éviter toute escalade inutile.
Sans y penser, Liora tourna légèrement la tête. Son regard accrocha Arden, plus loin. Il était immobile. Elle détourna les yeux aussitôt.
– Une dernière information, ajouta Thorn.
Il replia le parchemin.
– Le lieutenant Ward a été retrouvé mort ce matin, à la sortie d’Orrault. Il quittait la ville lorsque l’attaque a eu lieu.
Un silence plus lourd s’abattit sur l’assemblée.
– L’agresseur portait une cape. Aucun témoin n’a pu fournir de description exploitable.
La nuque de Liora se tendit.
– Les circonstances exactes restent à établir. Pour l’instant, nous parlons d’un acte isolé.
Il patienta un instant avant de reprendre.
– Plusieurs unités de Verdune partiront demain à la première heure, conclut Thorn. Les noms seront communiqués dans l’après-midi.
Il plia les mains derrière le dos.
– D’ici là, restez à disposition.
Le commandant descendit de l’estrade sans un regard en arrière.
Les rangs commencèrent à se disloquer lentement. Les voix reprirent plus basses qu’avant. Certains parlaient déjà de Sélandra. D’autres de Ward.
Liora demeura immobile, le regard encore fixé vers l’avant.
Puis, elle se détourna et rejoignit son unité.

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