Chapitre 5 - Pouvoir et Silence

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Arden se pencha pour passer l’entrée trop basse menant à l’atelier de l’engraveur.

Derrière lui, les voix qui avaient commencé à monter après le discours du commandant s’éteignirent lorsqu’il referma la porte.

L’air changea aussitôt.

La pièce était vaste, rectangulaire, creusée à même la pierre. Les murs noircis portaient les traces d’années de suie et de chaleur, striés de marques sombres laissées par les outils et le temps. Trois pilons à encre massive occupaient le mur gauche, chacun cerclé d’ustensiles suspendus à des crochets.

Le sol était jonché de copeaux métalliques, de graines broyées, de taches anciennes qu’on n’avait jamais vraiment pris la peine d’effacer

Au fond de la salle, le pressoir trônait, immobile. Son soufflet mécanique montait et descendait lentement dans un rythme régulier.

Des établis couvraient le mur droit. Des parchemins maculés d’encre y étaient étalés, mêlés à des schémas de conduits en cours de conception. Les lignes géométriques et les symboles s’y succédaient avec précision. Certains motifs étaient simples. D’autres, plus complexes, s’entrecroisaient sur plusieurs couches.

– Salut, Arden.

La voix le tira de ses pensées.

Ubor se tenait près d’un établi, un outil encore en main. L’engraveur leva les yeux, un pli amusé au coin de la bouche.

– Salut, Ubor, répondit Arden en s’approchant. J’aurais besoin d’un ajustement.

Le vieil homme posa son outil sans se presser. Il était petit, trapu, le crâne largement dégarni, la barbe grise soigneusement taillée. Ses bras, en revanche, portaient les marques d’années de travail répétitif.

Il attrapa son monocle — une lentille épaisse enchâssée dans un cadre de cuivre — et le cala devant son œil.

– Montres.

L’engraveur n’attendit pas. D’un geste sec, il tira Arden vers un siège et lui bascula la tête en arrière, sans la moindre précaution.

Un coin de la bouche d’Arden se releva à peine.

Ubor n’avait jamais fait dans la douceur. Ceux qui protestaient trop fort s’en souvenaient longtemps. Arden avait encore en tête un habitué ressorti de l’atelier en boitant, après avoir cru bon de commenter la douleur.

– Ton conduit est propre, marmonna Ubor en inspectant sa gorge. Stable. Bien entretenu.

– J’aimerais limiter le contrecoup après le souffle, dit Arden. J’ai encore cette sensation d’étouffement, parfois.

Ubor leva un sourcil, sans relever la tête.

– Tu veux tout.

Arden ne répondit pas. Il se contenta de soutenir le regard un instant, puis s’immobilisa.

Ubor grogna, attrapa une tige métallique terminée par un canal fin, et l’enfonça dans la peau avec une précision sèche. L’encre se diffusa aussitôt. Arden sentit la brûlure familière, suivie de la chaleur plus profonde qui venait toujours après.

Il serra les dents.

– Comment vous avez appris tout ça ? demanda-t-il après quelques secondes.

Ubor continua de travailler. La tige suivait son tracé sans ralentir. Le pressoir soufflait derrière eux, régulier.

– Les conduits, reprit Arden. Leur structure. Les motifs.

Ubor lâcha un soupir.

– J’ai des plans.

– Des plans ? De qui ?

La tige s’enfonça un peu plus. Arden inspira sèchement.

– Des érudits d’Arcadria, répondit Ubor sans lever la tête. Ils ont codifié les conduits. Je les assemble et je garantis que ça tienne dans un corps de Tisseur.

Il essuya l’excès d’encre d’un geste précis.

– Certains leur prêtent une portée mystique.

Ubor jeta un bref regard à son travail.

– C’est la version officielle.

Arden fronça légèrement les sourcils.

– Officielle ?

Ubor marqua un temps. Très court.

– Le Flux est une énergie, dit-il enfin. Il circule et réagit comme un courant d’air dans une maison, comme l’eau dans une rivière.

Il désigna un motif du bout de la tige, sans ralentir son geste.

– Si tu fais passer quelque chose de fluide sur une surface irrégulière, expliqua Ubor, ça change. Sa direction, sa pression ainsi que sa vitesse.

Il désigna les tracés du bout de la tige.

– Ces symboles servent à ça. Pas à invoquer quoi que ce soit de mystérieux. Juste à modifier la courbe du Flux.

Ubor indiqua une autre inscription.

– Celui-ci redirige le Flux vers les muscles de la gorge.

Il glissa la pointe un peu plus bas.

– Celui-là augmente l’afflux sanguin.

Puis il s’arrêta sur une rune plus dense.

– Et celle-ci délimite la zone d’impact.

Arden observa son reflet flou dans le miroir que Ubor lui tendait. Les lignes se superposaient, formaient un schéma qu’il peinait à suivre.

– Je vois… murmura-t-il.

– Oui, répondit Ubor. Et, ça ne supporte pas l’improvisation.

Il tapota l’arrière du crâne d’Arden.

– Voilà. C’est fait. Maintenant, va-t’en. Arrête de poser des questions, ou va ouvrir un bouquin.

Il fit un geste vague de la main pour le chasser.

Arden se leva lentement. Sa gorge était encore chaude, son souffle légèrement différent. Il remercia Ubor d’un signe de tête et quitta l’atelier.

✦✦✦

La dernière caisse en partance pour la région de Sélandra était plus lourde que les autres. Les bras de Bren s’étaient engourdis à force de la porter jusqu’aux chariots.

À ses côtés, des soldats s’affairaient à compter les rations et l’équipement nécessaire à plusieurs jours de patrouille. La grande porte était ouverte depuis des heures, laissant entrer le vent qui passait sur les tentes déjà pliées.

– N’empêche, c’est fou ce qui s’est passé, dit un soldat qui tenait un cahier et une plume.

– Je ne sais pas, je pense que ça peut arriver, répondit un autre un peu plus loin.

Bren tendit l’oreille.

– J’imagine que le roi veut surtout montrer que l’armée est là. Ça calmera tout possible incident en Sélandra, reprit le second.

Bren serra les doigts autour de la caisse.

Il n’y était jamais allé.

Il déposa la dernière caisse à côté des autres, salua ceux qui travaillaient encore et quitta la grande porte.

Bren aperçut Liora parler avec son unité. Elle était déjà au travail.

Jarrek et Arden étaient adossées au mur de l’enceinte nord.

– Vous êtes parés ? demanda-t-il en arrivant à leur hauteur.

– Mon sac est fait, dit Arden.

Jarrek leva le pouce.

Arden avait les bras derrière la tête et fixait un point vide devant lui.

– Tu en penses quoi, toi ? demanda Bren en faisant un signe du menton en direction d’Arden.

– Pas grand-chose, répondit Arden. Les céréales, très peu pour moi.

Il eut un bref rire, puis laissa retomber les bras.

L’après-midi touchait à sa fin et ils décidèrent de rejoindre le réfectoire. Liora les accompagna.

La lourdeur de la pièce frappa Bren dès qu’il franchit le seuil.

Elle était bondée, comme tous les soirs. Les réguliers occupaient la majeure partie de la salle, formant des files compactes devant les tables de service. Le bruit des voix, des assiettes et des bottes résonnaient sous les poutres noircies par la fumée des braseros.

Des drapeaux du royaume d’Oka pendaient au-dessus d’eux. La feuille à trois branches, dont Bren ne se rappelait pas le nom, se répétait sur le tissu terni.

Il récupéra son plat, un ragoût fumant et un morceau de pain encore chaud.

– Vous avez entendu pour Nirel, en Sélandra ? demanda soudain Jarrek.

Sa voix était posée, volontairement neutre, mais suffisamment claire pour se faire entendre malgré le vacarme.

Liora ralentit d’un pas, juste assez pour écouter, puis reprit sa place dans la file.

– Il paraîtrait que, dans le coin, les récoltes s’entassent. Elles seraient stockées quelque part, mais elles ne repartiraient plus.

Ils s’installèrent à la table du fond, près de la fenêtre, comme à leur habitude.

Liora se tourna aussitôt vers l’extérieur et fixa la nuit qui tombait.

Bren posa son écuelle devant lui et s’assit. Le banc grinça brièvement sous son poids.

Jarrek resta debout un instant, puis tira le banc d’en face et s’installa à son tour. Son livre resta fermé, posé près de son assiette.

– Ce genre de choses ne dure jamais longtemps, dit Bren. D’habitude, ça se règle rapidement.

– D’habitude, oui, répondit Jarrek. Mais, là, ça traîne.

– Ça traîne comment ? demanda Arden.

– Les mêmes histoires reviennent. D’un village à l’autre.

Arden eut un sourire bref.

– On n’y est pas encore.

Arden attaqua son ragoût sans attendre.

Bren acquiesça sans trop savoir à quoi.

Il jeta un regard vers Liora. Elle n’avait toujours pas bougé. La lumière des braseros se reflétait faiblement sur la vitre devant elle, mais son regard semblait ailleurs.

Le bruit du réfectoire continua de les envelopper. À leur table, pourtant, le silence s’installa.

Bren mangea quelques bouchées sans y penser. Le ragoût avait le même goût que d’habitude, épais, trop salé. Autour d’eux, des rires éclataient, des bancs raclaient le sol.

Du bout de sa cuillère, il poussa l’assiette de Liora vers elle et émit un grognement dans sa direction.

Liora se tourna légèrement vers lui.

– Merci, Bren, mais je n'ai pas faim ce soir.

Bren posa la main à plat sur la table.

– On va rester assis sur des planches dures pendant près de dix jours, répondit-il. Alors soit tu manges, soit on te fait manger.

Il se força à sourire.

– D’accord, d’accord ! répondit Liora en levant les yeux vers le ciel.

Elle prit quelques bouchées sous son œil attentif.

Bren fixa un peu trop longtemps un point vide sur le mur en face de lui.

– J'ignore ce que les Anciens ont encore prévu, dit-il sans quitter le mur des yeux.

Quelque chose le heurta à l’épaule. Une boulette de mie de pain nageait dans son assiette.

– Mange, au lieu de penser à ce que les Anciens pourraient vouloir.

Jarrek se tenait le menton et le fixait avec une moue amusée.

Le réfectoire commença à se vider, les chaises raclèrent sur le sol, les voix se turent graduellement.

Un jeune soldat tenait la main d’une recrue en prenant la direction de la sortie.

De l’autre côté, un groupe discutait à voix basse, rigolait, puis reprenait un ton sérieux.

Bren termina son plat. Il ramassa les plateaux des autres, les empila en évitant de renverser le bouillon qui restait dans celui de Liora.

Il partit en direction de la section de nettoyage et déposa la pile sans un mot.

Une jeune femme assise non loin fixait Bren, les mains jointes. Il s’approcha et s’accroupit près d’elle.

– Tu voulais quelque chose ? Dit-il avec un grand sourire.

Elle portait un insigne frappé de la feuille d’Oka, avec deux branches. Ce n’était plus une recrue.

– Sergent Sorn… je vous ai aperçu la semaine dernière. Près de l’autel des Anciens.

Bren fronça légèrement les sourcils. Il chercha dans sa mémoire sans jamais trouver le jour.

– Oui, répondit-il finalement.

Elle parlait sans le regarder.

– Dans ma famille, on priait tous les soirs.

Elle serra un peu plus ses doigts l’un contre l’autre.

– Ici… j’ai eu l’impression que plus personne ne prenait le temps.

Elle releva enfin les yeux vers lui. Ses joues étaient légèrement rosies.

– Ça m’a rassurée de vous voir faire.

Bren resta silencieux une seconde.

– Je fais ça depuis longtemps, dit-il. Parfois, j’y pense même plus.

Un nouveau silence s’installa.

– Soldate Jovit, unité Riven, ajouta-t-elle finalement, comme pour corriger un manquement au protocole

Bren inclina la tête.

– Alors remercie plutôt les Anciens, soldate Jovit. Moi, j’ai juste continué comme avant.

Il s’éloigna de la table et rejoignit la sienne.

Il resta debout à observer ses amis. Jarrek était de nouveau plongé dans son livre. Arden avait les deux coudes posés sur la table, le menton sur les mains. Il semblait perdu dans ses pensées. Liora, elle, continuait de fixer l’extérieur.

– Bon, il est temps que j’aille dormir, dit Bren en interrompant le silence.

Liora se retourna et lui lança un sourire en plissant les yeux.

– Bonne nuit, Bren, dit-elle avant de retourner à sa contemplation.

Jarrek leva simplement la main qui tenait son livre. Arden émit un son que Bren prit pour un bonsoir.

Le vent avait repris dehors. Il faisait claquer les toiles des drapeaux, et les torches le long des murs couverts luttaient pour subsister.

Bren s’avança jusqu’à la section des chambres. Il monta les marches deux à deux, puis poussa la porte de la sienne.

Il avait oublié de fermer la fenêtre. Le froid s’engouffrait à l’intérieur. Un frisson lui parcourut l’échine. Il se frotta les bras sans parvenir à se réchauffer.

Il retira son gilet épais, croisé à l’avant. Le col de protection se décolla de sa nuque. Il grimaça.

Sa grande épée, déposée à leur arrivée au camp dans la matinée, trônait encore contre le mur du fond. Il referma la main sur la poignée, puis s’allongea.

La brise continuait de parcourir les interstices de la fenêtre. Elle sifflait par moments puis disparaissait presque, avant de revenir frapper les murs et faire claquer les toiles dehors. Bren resta immobile, le regard fixé sur le plafond sombre, à écouter le camp s’installer dans la nuit.

Des pas résonnèrent brièvement dans le couloir. Une voix étouffée fut suivie par le frottement d’une porte qu’on referme trop vite. Puis le silence revint.

Il remua légèrement, cherchant une position moins inconfortable. Le froid était partout. Dans l’air, dans les draps. Il ramena ses bras et ses jambes contre son torse et inspira lentement sans vraiment chercher à se réchauffer.

Des images passèrent sans ordre. La table quasiment vide. Les bancs qu’on avait repoussés. Le bruit des plateaux qu’il avait empilés. L’assiette laissée à moitié pleine. Il laissa l’image filer sans s’y accrocher.

Un courant d’air fit vibrer la flamme d’une torche dehors. L’ombre de son épée glissa sur le mur, s’étira, puis se fixa de nouveau. Bren ferma brièvement la main puis la détendit.

Il pensa à des routes. Pas à une en particulier, juste à la sensation d’être longtemps assis, de sentir le bois sous lui, le corps qui s’habitue au mouvement. La pensée resta floue, sans forme précise, et se dissipa avant de devenir autre chose.

Un bruit métallique résonna plus loin dans le camp. Une chaîne qu’on ajuste. Une porte qu’on ferme. Quelqu’un toussa, mais Bren n’y prêta pas attention. Tout cela faisait partie du même fond sonore, celui qui ne changeait jamais vraiment.

Il inspira de nouveau. Plus profondément, puis expira lentement, jusqu’à sentir la tension quitter ses épaules.

Dans l’obscurité, il se rappela la façon dont certaines personnes serraient les mains quand elles parlaient trop bas. Il n’y mit aucun mot. Ce n’était ni important, ni inutile.

Le vent frappa une dernière fois plus fort contre le mur, puis retomba.

Bren se tourna légèrement sur le côté. Le froid était toujours présent, mais son corps cessa peu à peu de lutter contre.

Le camp resta debout autour de lui.

Et, la nuit continua sans rien demander.

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