Chapitre 6 - Troubles à l'Est

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Le chariot roulait depuis l’aube.

À chaque cahot, les planches mal jointes du plateau renvoyaient une secousse sèche dans le dos de Fynn. À force de rester assis là-dessus, son corps avait cessé de protester franchement. Les muscles tiraient en permanence, sourds, comme s’ils s’étaient habitués à la douleur sans jamais la faire disparaître.

Même ses épaules, pourtant habituées au port de l’armure, restaient lourdes, engourdies par les heures passées dans la même position.

Autour de lui, les recrues de dernière année du camp de Verdune enduraient le trajet sans un mot. Les premières tentatives de plaisanteries avaient disparu depuis longtemps. Il restait juste le balancement du chariot, le grincement du bois et les souffles courts.

Le printemps avait pris ses droits.

Ici, dans le sud-est du royaume, la fraicheur s’installait différemment. Elle mordait moins violemment qu’en Lurëhn.

Fynn passa une main sur son crâne rasé. Il ferma les yeux un instant et inspira profondément. L’air portait une odeur étrange, nouvelle. Florale, sans doute venue de champ en fleur. Mais, sous cette douceur se cachait une autre senteur, plus saline. Le convoi de Verdune longeait désormais l’océan de Drakaria.

Les silhouettes apparurent progressivement, se découpant sur le ciel clair comme des masses irréelles. Hautes et énormes, elles semblaient bien trop régulières pour être naturelles.

Les silos.

Ils dominaient le paysage, dressés comme des montagnes, et à mesure que le chariot avançait, leur taille devenait plus évidente.

– Putain…, murmura quelqu’un derrière lui.

Nirel. Le grenier d’Avela.

On racontait que ces silos contenaient assez de céréales pour nourrir le continent entier. Fynn n’avait jamais su si c’était vrai, mais en les voyant maintenant, il comprenait pourquoi la rumeur persistait. Ils encerclaient le village, le dominaient, l’engloutissaient presque.

Le chariot ralentit légèrement à l’approche des premières constructions.

Fynn se redressa, s’agrippa au rebord du plateau pour soulager ses jambes encore raides. Il jeta un coup d’œil vers l’arrière du convoi.

Les Tisseurs étaient là.

Son regard y revenait toujours. Il n’aurait pas su dire pourquoi. Une habitude, sans doute.

Arden Rell était adossée contre la paroi du chariot, les bras croisés, les yeux clos. Il ne semblait pas dormir.

À côté de lui, Jarrek Crowe lisait, ou paraissait lire. Le livre était ouvert, mais son regard glissait parfois au-delà des pages.

Bren Sorn occupait quasiment tout l’espace, étendu de tout son long, ronflant sans la moindre gêne.

Et Liora…

Elle était assise près du bord, les cheveux attachés, tournée vers l’extérieur. Les silos, probablement. Ou l’horizon. Fynn ne le savait pas.

Il l’observa une seconde de trop, puis détourna les yeux.

Il n’avait jamais vraiment détesté les Tisseurs.

Contrairement à certains réguliers, il ne les voyait ni comme des monstres ni comme des êtres supérieurs. Ils étaient différents. C’était tout.

Son attention revint vers Arden.

Il ne l’aimait pas, c’était un fait. Mais, Fynn ne se rappelait plus exactement quand cette hostilité avait commencé.

Arden n’était pas le seul à ignorer occasionnellement les ordres, ni le seul à suivre ses propres règles. Il y en avait d’autres. Des pires, même.

Pourtant, c’était toujours sur lui que son agacement revenait.

À l’origine, il y avait sans doute eu une raison. Quelque chose de banal. Une remarque, un regard peut-être.

Avec le temps, la cause s’était estompée, mais la tension, elle, était restée.

Le chariot ralentit encore.

– Nirel ! lança une voix à l’avant du convoi.

Les recrues se redressèrent, puis sautèrent à terre. Fynn descendit en dernier.

Le village s’étendait devant eux. Il était plus petit qu’il ne l’avait imaginé.

Des maisons de grès et de bois, serrées les unes contre les autres, comme pour se protéger. Des ruelles étroites, des toits de chaume. Et, tout autour, les silos.

Fynn sentit que quelque chose clochait.

Il y avait trop peu de bruit. Juste le vent qui s’engouffrait entre les bâtiments et faisait claquer quelques pancartes usées.

Un lieutenant, à en juger par son blason – s’approcha.

– Camp de Verdune ? demanda-t-il.

– Oui, monsieur, répondit une recrue.

– Lieutenant Torvak. Vous serez répartis en patrouilles, accompagnés d’un soldat local, de la garnison de l’Épine.

Fynn observa le village à nouveau.

Des volets se refermaient lentement. Des regards glissaient derrière les fentes, chargés d’une méfiance froide.

Ce n’était pas un accueil franc.

Le lieutenant Torvak leva la main.

– Vous devez maintenir l’ordre dans le village. Cherchez des indices de conspiration auprès de la population et revenir m’en rendre compte.

Les groupes se formèrent sans ordre explicitent presque mécaniquement.

Fynn rejoignit Rowan et Gideon sans un mot. Ils se connaissaient assez pour que le silence suffise.

À leurs côtés se plaça un homme plus âgé, au visage buriné, l’uniforme marqué par l’usure plus que par le grade.

– Gerbert, dit-il simplement en hochant la tête par correction.

Son accent trahissait ses origines rurales, plus traînant que celui des soldats de Verdune. Fynn hocha la tête en guise de salut.

– Vous connaissez le terrain, remarqua Rowan.

– Assez pour savoir qu’il n’est plus le même.

Ils s’engagèrent dans les ruelles.

Dès les premiers pas, Fynn vit que les structures étaient toujours là – étals, paniers, charpentes basses – mais que la vie avait disparu.

Des stands de marché vides longeaient les murs. Des paniers renversés laissaient échapper quelques grains de céréales que personne ne ramassait.

Le vent s’en chargeait, les faisant rouler lentement contre la pierre.

– Avant, dit Gerbert en marchant, c’était bruyant. Les moulins tournaient jour et nuit.

Il désigna une bâtisse éventrée sur leur droite. Les murs tenaient encore, mais l’intérieur n’était plus qu’un amas de poussière et de débris.

– Là, on écrasait le grain. Tout partait ensuite vers l’Emporium d’Arcadria.

Fynn ralentit légèrement.

Arcadria. Même lui connaissait le poids de ce nom. Les carrières de pierre dense qui permettaient à Oka de tenir face au vent.

– Les pierres contre la farine, marmonna Gideon.

Gerbert hocha la tête.

Fynn observa autrement le village.
Les murs épais, les toits écrasés, l’architecture pensée pour perdurer.

Ils avancèrent.

Le silence devenait oppressant. Aucun cri d’enfant ni appel de marchand. Pas même le grondement lointain d’un moulin en activité.

Seulement le vent, parfois, qui sifflait entre les ruelles.

– Il n’a pas fallu plus de quelques mois pour rendre les lieux déserts, ajouta Gerbert. Ma famille vit à Vallessia, plus au nord. Elle vendait ses céréales à Nirel, qui les faisait ensuite transporter vers la Capitale.

Il marqua un temps d’arrêt.

– Maintenant, ils craignent de ne pas passer l’hiver. La situation ici s’est étendue aux villages alentour. La colère gronde, la population a faim.

Il secoua légèrement la tête.

– J'ignore si quelques soldats suffiront à les calmer.

Fynn n’eut pas besoin d’en entendre davantage.

Autour de lui, les visages se dissimulaient derrière les volets, laissant filtrer une hostilité à peine contenue.

– Ils nous détestent, murmura Gideon.

– Non, répondit Gerbert sans se retourner. Ils crèvent à petit feu.

Ils débouchèrent sur la place centrale.

Fynn s’arrêta net.

Des dizaines de corps étaient à même le sol. Appuyés contre les murs, affalés sur des marches, regroupés autour de paniers vides. Des silhouettes maigres, creusées, des vêtements trop grands pour des corps qui avaient fondu.

Des mains se tendaient. Automatiquement. Sans chercher un regard.

Une femme leva la tête en les voyant passer. Ses yeux étaient ternes, presque absents. Elle attrapa la jambe de Fynn sans prévenir.

Il sursauta.

– Lâche-le, lança Gideon en armant son poing.

Fynn l’arrêta d’un geste sec.

– Non.

La femme tremblait. Ses doigts s’agrippaient au tissu comme à une bouée.

À côté d’elle, une fillette se tenait recroquevillée. Trop maigre. Les os visibles sous la peau.

Fynn fouilla dans sa besace, en sortit un morceau de pain sec, le cassa en deux et le tendit sans un mot.

La réaction fut immédiate.

— Assassin…
— Chien du roi…
— Vous nous laissez crever.

Des corps se redressèrent. D’autres restèrent assis à même le sol.

Quelqu’un trébucha en se levant. Une femme cria.

Une main attrapa le sac de Fynn. Il recula d’un pas.

Plus loin, un homme ramassa une pierre. Un autre lui saisit le bras pour l’en empêcher.

— On devrait partir, souffla Rowan.

Fynn allait répondre.

Un homme surgit sur le côté.

Gerbert s’effondra.

Le sang jaillit de sa hanche.

— Putain ! cria Rowan.

Des cris éclatèrent tout autour d’eux.

Des silhouettes encapuchonnées sortirent des ruelles adjacentes, se mêlant à la foule déjà agitée.

– C’est un piège, lâcha Fynn.

Il hissa Gerbert sur son épaule. L’homme cria quand Fynn appuya contre son flanc.

– On dégage. Maintenant.

Ils reculèrent vers la ruelle par laquelle ils étaient arrivés, mais des hommes barraient déjà le passage.

L’un d’eux s’avança. Une dague pendait encore à sa main, poisseuse de sang. Il retira sa capuche, révélant un regard trop vif, trop tendu.

Fynn sut aussitôt que ce n’était pas celui d’un Tisseur.

– Regardez-les, siffla l’homme en écartant les bras. Les chiens du roi. Les porteurs de chaînes.

Sa voix tremblait, chargée d’une excitation mal contenue.

Il pivota lentement sur lui-même, désignant tour à tour les soldats, puis la foule affamée.

— Vous marchez sur une terre souillée, continua-t-il. Une terre vidée jusqu’à l’os.

Il cracha au sol puis écrasa sa salive du talon, comme si le geste avait un sens.

— Vous vous gavez pendant qu’elle se vide. Vous servez ceux qui ont trahi les Anciens.

Un rire étouffé lui échappa.

Fynn posa délicatement Gerbert contre le mur, sans quitter l’homme des yeux.

— Recule, dit-il. Maintenant.

L’homme pencha la tête sur le côté, le sourire tordu, les yeux brillants d’une lueur fiévreuse.

Puis se mit à rire de nouveau, plus fort cette fois, sans joie.

— Regardez autour de vous. Les champs sont vides, les greniers pleins. Les villages crèvent et le roi dort.

Sa voix monta d’un coup.

— Et vous voulez que ça continue ?

Il posa la main contre sa poitrine, la serra.

— La colère n’est pas une maladie, cracha-t-il. C’est ce qu’il reste quand on a tout arraché à la communauté.

Son regard se planta dans celui de Fynn, fixe, insistant, trop proche.

— Vous n’êtes pas venus maintenir l’ordre. Vous êtes venus pour qu’on se taise.

Il écarta lentement les bras.

— Mais moi, je ne me tairai pas.

Puis il bondit en avant.

Fynn vit aussitôt le manque d’entraînement.
La garde trop haute. Le visage trop en avant.

L’homme avançait avec une certitude déformée.

Fynn n’eut pas besoin de réfléchir.

Il fit un pas de côté. La lame passa trop loin.

Il frappa du pommeau. Un coup sec, précis.

Le choc remonta dans son bras et l’homme s’effondra lourdement, inconscient avant de toucher le sol.

Un homme se tenait à quelques pas, à l’écart du chaos. Plus grand que les autres. Plus massif.
Une main posée à plat contre le mur de pierre, comme s’il s’y reposait.

Il était serein. Il ne regardait même pas le fanatique à terre.

Fynn croisa son regard. Calme. Calculateur. Rien à voir avec l’autre.

Puis ses yeux glissèrent, presque malgré lui, le long du bras de l’homme.

Et, il le vit.

Le tatouage n’était pas une marque grossière. Les lignes étaient fines, précises, s’enroulant les unes dans les autres.

Un conduit.

Fynn oublia de lever son arme.

— Merde… murmura-t-il.

Le Tisseur leva lentement la main.

Fynn sentit l’air se tendre autour de lui.

La pression arriva d’un bloc. Les grains au sol cessèrent de rouler. Les étoffes pendantes se plaquèrent contre une force sans direction visible.

Tout se resserra.

Il n’eut pas le temps d’ouvrir la bouche.

L’onde frappa.

✦✦✦

Jarrek sentit l’anomalie avant même d’en comprendre la nature.

Il ralentit imperceptiblement.

– Vous sentez ça ? murmura-t-il.

Liora tourna légèrement la tête vers lui, sans s’arrêter de marcher. Bren fronça les sourcils. Arden, lui, s’était déjà tendu.

– Oui, répondit Liora après une seconde.

– Ce n’est pas normal, ajouta Arden.

Rita Solritz, qui ouvrait la marche, ne se retourna pas. Elle avançait d’un pas sûr, mais Jarrek remarqua la rigidité de ses épaules.

– Sentir quoi ? demanda-t-elle simplement.

Jarrek hésita. Il choisit ses mots.

– Le Flux… ne circule pas comme il devrait.

Bren expira lentement par le nez.

– Il stagne au-dessus du village, grogna-t-il.

Rita s’arrêta enfin, puis se tourna vers eux. Son regard était sérieux. Attentive, mais étrangère à ce qu’ils décrivaient.

– C’est grave ? demanda la soldate.

– Je ne sais pas, répondit Jarrek. Je n’ai jamais observé ça auparavant.

– Continuons, lâcha Arden. On a des villageois à interroger.

Rita désigna un stand abandonné du doigt.

– C’est ici que ma famille vendait des farines et des onguents aux visiteurs. Avant.

Elle baissa les yeux, puis se remit en marche.

Jarrek releva la légère rupture dans sa voix.

En la regardant s’éloigner, Jarrek remarqua ce qui différait chez Rita.
Sa peau plus mate, même sous la lumière diffuse des ruelles. Ses cheveux noirs, tirés en une longue tresse.

Il avait déjà vu ces traits chez les voyageurs venus du sud. Ceux qui arrivaient du Territoire de Sora.

Liora et Arden engagèrent la conversation avec un homme assis à l’écart, adossé au mur. Il était maigre, le dos voûté, les traits tirés.

– Vous avez vu ou entendu des mouvements suspects, récemment ? demanda Liora en se penchant légèrement en avant.

L’homme détourna le regard. Sa mâchoire se crispa.

Rita s’approcha alors.

– Monsieur Hating, dit-elle doucement. Il est important que vous nous disiez ce que vous savez. C’est pour la sécurité du village.

Le vieil homme releva la tête. Il la reconnut aussitôt.

Il hocha lentement la tête.

– La nuit… des voix parlent à voix basse, murmura-t-il.

Il avala sa salive.

– Ils disent qu’ils purifieront le pays, par le feu s’il le faut.

Rita fit un pas en arrière.

Jarrek ouvrit la bouche pour répondre — quand l’air vibra.

Le sol trembla sous leurs pieds. Des oiseaux s’arrachèrent aux toits dans un battement d’ailes affolé.

Le choc arriva une seconde plus tard.

Arden releva la tête d’un coup.

– Une explosion.

Rita pâlit.

– La place centrale est par là, dit-elle en regardant vers le sud.

Ils partirent aussitôt.

À la jonction de deux ruelles étroites, les habitants sortirent peu à peu de leurs maisons.

Ils se regroupaient sans se presser, resserrant l’espace devant la patrouille.

Deux hommes résistèrent légèrement lorsque Jarrek effleura leurs coudes pour passer.

Plus loin, une femme laissa tomber un panier de céréales. Les grains se répandirent sur la pierre.

Elle s’agenouilla aussitôt et commença à les ramasser, lentement, un par un, bloquant l’accès à la ruelle suivante.

Jarrek s’approcha.

– Laissez-nous passer, dit-il.

Elle ne leva pas les yeux.

Trois hommes de forte carrure vinrent l’aider. Ils s’agenouillèrent à leur tour, ramassant les grains avec la même lenteur méthodique.

Jarrek s’immobilisa.

Du coin de l’œil, il vit quatre silhouettes encapuchonnées se faufiler en direction de la zone de l’explosion.

Arden vint se placer à côté de lui.

– On ne passera pas par là. Contournons.

– Non, répondit Jarrek.

Il retira lentement ses gants.

Le conduit d’altération apparaissait déjà sur sa paume, se prolongeant le long de ses doigts en un réseau de lignes fines sous la peau.

– Jarrek… fit Liora.

– Je sais, répondit-il calmement. Mais on n’a pas le temps.

Liora recula de quelques pas.

Jarrek ferma les yeux.

Il tissa.

Des pulsations régulières parcoururent aussitôt la toile qu’il venait de former. Des variations infimes, continues, qui se répandaient d’un corps à l’autre.

Autour de lui, chaque déplacement se répercutait dans le réseau. Un pas, une crispation, un mouvement trop brusque — tout laissait une trace.

Jarrek ajusta le tissage. Il coupa la liaison avec ses coéquipiers.

Lorsqu’il resserra la trame, seules les présences souhaitées restèrent prises dans le réseau.

Il libéra le champ sur quelques mètres autour de lui, provoquant une poussée sèche qui souleva la terre, les vêtements, les grains de céréales éparpillés sur la pierre.

Tout resta suspendu une fraction de seconde, maintenu dans une tension brutale.

Puis Jarrek libéra le tissage dans un claquement sec.

Les grains retombèrent. La poussière s’écrasa contre la pierre. Les corps suivirent.

Le silence tomba d’un coup.

Jarrek chancela.

Une douleur fulgurante lui traversa le crâne. Sa vision se brouilla. Ses jambes cédèrent presque. Il se rattrapa au mur le plus proche, le souffle court, la bouche sèche.

– Jarrek ! s’écria Liora en surgissant à ses côtés.

Elle passa un bras autour de ses épaules sans hésiter.

– Ils sont morts ? balbutia Rita, figée devant les corps étendus.

– Non, répondit Bren aussitôt. Assommés.

Il posa une main ferme sur l’épaule de la jeune femme.

– Respire.

Jarrek ferma les yeux une seconde.

La douleur refusait de retomber.

Il rouvrit les yeux.

– On a été ralentis, murmura Jarrek.

– Il y a un Tisseur.

La contraction du Flux persistait encore, tirant vers la place.

Liora se redressa aussitôt.

– Un Tisseur ?
– Comment c’est possible ?

Jarrek haussa les épaules.

– On n’a pas le temps de chercher des réponses. On fonce.

Ils repartirent.

La place centrale de Nirel s’ouvrit devant eux ; l’estomac de Jarrek se noua aussitôt.

Ils débouchèrent d’une ruelle trop étroite pour ce qu’elle dissimulait. L’espace soudainement dégagé exposa les lieux, il était sans abri possible. Les bâtiments formaient un cercle irrégulier, plusieurs façades éventrées, des étages à demi effondrés laissant pendre des poutres noircies.

Le sol était jonché de gravats, de sacs de grains éventrés, de planches brisées.

Et, au centre… la foule.

Des dizaines de villageois étaient agglutinés autour d’un point précis, à la lisière de la place.

– Là-bas, lança Arden.

Jarrek leva les yeux.

À la lisière de la foule, plusieurs hommes encapuchonnés se tenaient immobiles.

Bren n’attendit pas.

Jarrek perçut le Flux se tendre autour de lui. L’espace sembla s’alourdir, tiré vers le bas. Le pas de Bren s’ancrait dans la pierre à chaque foulée.

Il inspira profondément, puis s’engagea dans la foule.

Les villageois furent repoussés sur son passage. Ils heurtaient son corps comme on heurte une masse trop dense pour céder. Certains tombèrent, roulèrent sur la pierre puis se relevèrent aussitôt, happés de nouveau par l’attroupement.

Bren avançait sans ralentir.

Sur le bord de la place, l’un des encapuchonnés se retourna trop tard. Le choc le projeta au sol. Son corps s’affaissa lourdement sur les pavés, sans un cri. Il ne bougea plus.

Un cri déchira l’air, plus loin, à travers la poussière.

– FYNN !

Il reconnut la voix de Liora.

Les gravats au coin de la place remuèrent. Des pierres roulèrent, glissèrent les unes sur les autres dans un fracas sec. Une silhouette se redressa lentement dans le nuage de poussière.

Fynn Riven. Il avançait en boitant, une main plaquée contre sa cuisse. Son visage était couvert de sang et de poussière, ses traits tirés par la douleur. Derrière lui, à moitié ensevelis sous les débris, deux corps gisaient sur les pavés. L’un d’eux remua faiblement.

Rowan et Gideon.

– Merde… souffla Jarrek.

Autour d’eux, les ruelles s’ouvraient sur la place. Des silhouettes encapuchonnées apparurent. D’abord, une puis deux. Ensuite trop pour les compter.

Arden et Liora étaient déjà en mouvement. Ils frappaient vite et avec précision. Des courts coups, dirigés vers les épaules, les bras et les jambes des habitants de Nirel.

Mais, chaque mouvement était entravé par les corps des villageois qui s’interposaient, lançaient des pierres, brandissaient des bâtons sans vraiment savoir sur qui frapper.

Jarrek aperçut Bren atteindre Fynn en quelques secondes. Il encaissait les coups et les gravats projetés sans ralentir, tira Gideon à l’écart, puis Rowan, les mettant hors de portée avant de se placer devant eux.

– Reste au sol ! cria Bren à Fynn.
Jarrek détourna le regard et chercha ailleurs. Ses yeux balayaient la place, les façades, les étages éventrés. Il laissa la douleur pulser dans son crâne, l’écho de son propre tissage refusant de se dissiper. Il percevait toujours la trace laissée dans le Flux.

– Rita, reste derrière moi, dit-il sans détourner les yeux.

Il avança de quelques pas. Et, il le vit enfin. À l’étage supérieur d’un bâtiment éventré, à moitié dissimulé derrière une colonne brisée. Un homme plus grand que les autres s’y tenait, immobile, une main posée à plat contre le mur.

Le Flux autour de l'inconnu se resserra brutalement sur ses doigts.

– Non… murmura Jarrek.

Il se tourna vers Rita.

– À terre !

Le monde se contracta. Puis l’air se déchira dans un fracas absolu. Une pression colossale écrasa la place. Les cris furent broyés avant même de se former. Jarrek sentit son corps quitter le sol. Son dos percuta violemment une pierre, son souffle fut arraché dans un choc brutal.

Il n’y eut plus de directions, plus de repères. Seulement le bruit. Les murs cédèrent, des poutres se brisèrent, des corps s’écrasèrent dans un impact mou, étouffé, qui lui vrilla le crâne.
Puis ce fut le noir.

Quand Jarrek rouvrit les yeux, le monde était enveloppé de gris. Son dos le faisait souffrir, mais il se redressa avec peine. Aucun son ne montait de la place. Le passage vers là celle-ci avait disparu, remplacé par un amas de gravats qui s’élevait sur plusieurs mètres, bouchant entièrement l’accès.

– Rita… souffla-t-il.

Aucune réponse ne lui parvint. Il tourna lentement la tête vers sa gauche et la vit. La jeune femme était assise contre le mur, couverte de poussière et de sang. Il ne s’avait pas si c’était le sien. Elle avait les yeux ouverts, fixés devant elle.

– Rita ? Demanda-t-il une nouvelle fois.

Elle ne réagit pas à sa voix. Jarrek tenta d’appeler les autres. Arden. Liora. Bren. Mais, sa plainte s’étouffa dans une toux.

Autour de lui, il n’y avait que des pierres effondrées, des corps étendus et le silence. Jarrek ferma les yeux un instant. Il chercha un solution. Mais, pour la première fois depuis longtemps, rien ne lui vint à l’esprit.

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