Chapitre 9 - Nirel la Rouge

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Jarrek sentit sa poitrine se serrer.

– Écoute-moi. On respire encore. D’accord ?

Rita ne répondit pas, elle gardait le regard vide, fixait sur le mur devant elle.
Derrière Jarrek, les sons des pleurs et des cris déchirants lui rappelèrent que des personnes continuaient de mourir, quelque part au-delà du mur effondré.

Il inspira profondément et se baissa devant Rita.

– Il faut sortir. Prévenir les soldats. Le lieutenant Torvak est resté à l’entrée du village. C’est là qu’on doit aller.

À ce nom, les yeux de la jeune femme bougèrent enfin.

– Ils… ils sont tous morts, murmura-t-elle. Bientôt… ça sera à notre tour.

Sa voix accrocha,

– Peut-être, dit Jarrek. Mais, pas si on se dépêche.

Il tendit la main vers elle. Elle hésita longtemps. Ses doigts tremblaient trop pour se refermer immédiatement. Jarrek crut qu’elle allait reculer, mais elle serra finalement sa main. Elle était froide, ses doigts fins s’enroulèrent autour de sa paume.

Ils se redressèrent ensemble. Rita vacillait à chaque pas. Jarrek la soutenait autant qu’il le pouvait, son propre appui restant incertain. Il l’emmena vers un passage étroit repéré plus tôt. Une fissure entre deux murs à moitié effondrés. Les pierres craquaient sous leurs bottes, des gravillons tombaient montrant que rien ne semblait stable.

Malgré tout, ils avancèrent.
Les corps qu’il avait assommés avec son Flux, quelques minutes auparavant, gisaient encore là. Certains bougeaient, tentaient de se relever.

Jarrek détourna les yeux, il n’avait pas le temps de penser à eux pour le moment.

– Continue, murmura-t-il.

Ils prirent à gauche, puis à droite et encore à gauche. Les rues s’étiraient, trop longues, trop étroites. Le soleil déclinait derrière les toits éventrés, projetant des ombres allongées qui grimpaient sur les murs. À chaque pas, Jarrek avait l’impression que l’espace se resserrait autour d’eux.

Des cris montaient derrière. Par moments plus proches. Puis étouffés, avalés par les ruelles. Il ne se retourna pas.

Ils coururent longtemps durant des minutes qui lui semblèrent des heures. Le souffle de Rita devenait irrégulier. Ses propres jambes brûlaient. Les habitants des rues adjacentes s’étaient regroupés et formaient un bloc cherchant à comprendre ce qu’il se passait sur la place. Jarrek passa devant eux, sans leur prêter attention.

Puis, au détour d’une ruelle, il les aperçut. Des silhouettes groupées près de l’entrée du village. Des soldats, une dizaine, peut-être. Leurs armes posées à terre, des sacs ouverts, ils déplaçaient des caisses sans urgence.

– Ils ignorent encore, pour la place, pour les villageois, pensa Jarrek.

Il ralentit enfin. Sa prise se resserra sur le bras de Rita.

Ils y étaient, ils étaient arrivés, il suffisait d’appeler à l’aide. Jarrek secoua la main. Sa poitrine brûlait trop pour former un cri. Il agita le bras encore et encore. Mais personne ne le voyait dans la pénombre qui descendait sur Nirel.

Il était à bout de souffle, à bout de force. Puis, la prise de Rita se resserra autour de ses doigts. Elle s’arrêta brusquement.

– Rita ? Dit-il entre deux inspirations.

La jeune femme inspira longuement. Et cria, serrant très fortement la main de Jarrek.

– À l’aide !

Sa voix fendit l’air, ricocha contre le sol et résonna entre les façades éventrées.
Les soldats se figèrent puis, ils se retournèrent. Jarrek sentit ses jambes lâcher au même instant. Rita s’effondra à genoux, l’entraînant avec elle. Sa main n’avait toujours pas lâché la sienne.

Des pas précipités se rapprochaient déjà d’eux.

– Lieutenant Torvak ! cria Jarrek en se redressant tant bien que mal. Il y a eu une explosion sur la place centrale. Un Tisseur, lieutenant, avec un groupe de fanatiques encapuchonnés. Il y a sans doute des morts.

Torvak réagit aussitôt.

– Rassemblement immédiat. Prenez des kits médicaux. Immédiatement.
Les ordres partirent sans délai. Jarrek se tourna vers Rita.
Elle était toujours à genoux. Les yeux baissés. Ses mains semblaient moins trembler.

– Tu as fait ce qu’il fallait, dit Jarrek. Merci.

Elle leva les yeux vers lui et hocha la tête, une seule fois.

Les soldats se mirent en mouvement. Jarrek suivit, malgré le poids dans les jambes. Les autres étaient encore là-bas, il se devait de les rejoindre.

Ils débouchèrent sur la place par une entrée secondaire plusieurs minutes plus tard. L’accès principal avait disparu sous les gravats.

Jarrek s’arrêta net. Il fut soulagé que Rita soit absente pour voir ce qu’il voyait. Le sol était couvert de sang. Des corps jonchaient la place, ils étaient écrasés, disloqués même éventrés parfois. Certains se plaignaient encore, tandis que d’autres restaient immobiles. L’air brûlait les narines, chargé de poussière, de métal et d’odeur de boyaux répandus.

Plus loin, il aperçut Bren, à genoux. Deux corps gisaient près de lui.

Jarrek accouru vers son ami.

– Tu vas bien ? J’ai ramené des renforts, dit Jarrek, à bout de souffle.

Bren releva lentement la tête. Ses yeux étaient ternes, cernés, comme s’il avait traversé trop de choses en trop peu de temps.

– Fynn… murmura-t-il. Il est inconscient depuis un moment.

Jarrek suivit son regard. Fynn gisait au sol, couvert de poussière. Sa poitrine se soulevait régulièrement, mais il ne bougeait pas. Un peu plus loin, Gideon était étendu, la tête et la hanche gravement touchées. Rowan, debout malgré le sang qui lui coulait sur le visage, s’efforçait de le maintenir éveillé, lui parlant à voix basse.

Jarrek inspira doucement.

– Et Liora ? Arden ?

Sa voix dérapa avant qu’il ne puisse la retenir.

– Ils ont quitté la place, dit un homme blessé. Par une ruelle. Là-bas… je crois.

Jarrek hésita, il ne pouvait pas laisser Bren seul.

– Va, dit Bren en le fixant droit dans les yeux. Ramène-les.

Jarrek ne répondit pas et partit vers la ruelle indiquée.

L’endroit était étroit, encombré, coupé de passages secondaires. Les ombres y collaient aux murs. Ignorant la direction prise par ses collègues, il tissa.

Le Flux afflua vers son conduit sensoriel. L’air se stria de filaments bleutés, fins, instables, comme des étincelles figées en plein mouvement. Elles vibraient faiblement, accrochaient les angles, s’étiraient le long du sol et des façades. Des traces laissées derrière chaque mouvement.

Jarrek suivit les plus denses, les plus récentes. Sans ralentir, il courut, tourna à droite, puis à gauche. Une artère étroite s’ouvrit devant lui. Du linge pendait encore entre deux façades, humide, battant faiblement à gré du vent. Des caisses brisées encombraient le sol.

Sous son regard altéré, les traces luisaient dans des pas imprimés dans la boue. Il les suivit jusqu’au bout. Jusqu’à un cul-de-sac. Jarrek ralentit, sentit son cœur se contracter. Des corps gisaient par terre. Le sang maculait les murs, éclaboussait les pavés. Il ne pouvait pas distinguer qui était qui.

Puis il les vit. Arden était assis contre une façade. Liora se tenait à quelques mètres de lui, sa tête était baissée et ses mains étaient jointes, posées sur ses genoux. Jarrek s’arrêta une fraction de seconde. Ses épaules retombèrent, la tension dans son corps s’évanouit.

Il s’approcha lentement, Liora se leva aussitôt et le serra contre elle. L’étreinte était si forte qu’elle lui coupa le souffle. Elle s’accrocha à lui comme on s’accroche à une branche lors d’une chute.

Ils s’assirent ensuite, tous les trois, adossés au mur. Leurs voix restaient basses, leurs mains passaient sur les bras, les épaules, les flancs. Ils comptèrent les blessures et vérifièrent qu’ils étaient encore bien vivants.

Un soldat de l’Épine arriva, talonné par le lieutenant Torvak.
Liora parla la première, elle décrivit la fuite, leurs poursuivants, le combat qui avait suivi. Elle ne chercha pas à embellir le contenu de son rapport, elle disait ce qui lui revenait sans réel ordre.

Torvak l’écouta sans l’interrompre. Puis, il leva une main. Assez pour la faire taire.

– C’est noté. Cela suffit pour l’instant.

Il donna quelques ordres rapides au soldat, ensuite fit signe qu’on les ramène vers la place. Jarrek jeta un dernier regard au cul-de-sac. Aux traces encore visibles dans la boue, aux murs tachés de sang.

Puis, il suivit le mouvement, sans se retourner davantage.

✦✦✦


Quand Bren aperçut Liora et Arden revenir, soutenus par Jarrek, quelque chose céda en lui. Ses jambes s’affaissèrent d’un coup, il se laissa tomber assis, sans chercher à lutter.

– Content que vous soyez là, dit-il. Sa voix chevrotait légèrement.

– Nous aussi, répondit Liora. Son sourire était très faible, elle semblait à bout de force.

Arden boitait. Chaque pas paraissait lui coûter. Sa peau était livide sous la crasse et le sang mêlé d’eau sale. Ses vêtements, n’étaient pas mieux, déchirés par endroits, collés à sa peau à d’autres.

Bren détourna les yeux. La femme poignardée était toujours là où il avait échoué à la sauvée. Le bébé se trouvait maintenant dans les bras d’une vieille femme, serré contre elle. Il inspira lentement, passa une main sur son visage. Et retint les larmes qui montaient trop vite à ses yeux.

Plus tard, la nuit tomba sur Nirel.

Bren aidait à dégager les gravats près de la sortie sud. Les pierres résistaient, faisant glisser sa prise sur elles. Fynn lui avait demandé de retrouver le corps de Gerbert, mais l’obscurité gagnait vite. À mesure que le jour disparaissait, corps et décombres finissaient par se confondre. Il s’arrêta plus d’une fois, penché, haletant, avant de se redresser sans rien dire.

Torvak revint vers eux.

– Vous passerez la nuit à l’auberge du village, annonça-t-il. Dans la partie ouest, elle se nomme Le Silo Brisé.
Le lieutenant resta un moment sans rien dire avant de reprendre.

– Vous méritez votre repos, soldats. Le camp de la Brise vous remercie pour tout ce que vous avez fait aujourd’hui.

Bren hocha la tête et laissa retomber la pierre qu’il tenait encore. Des renforts étaient arrivés plus tôt dans la soirée, ils venaient d'autres unités de patrouilles dispersées dans le hameau.

Un médecin avait pris Arden en charge. Il l’avait recousu au bras, puis à la jambe. Une transfusion avait suivi. Depuis, Arden était assis contre un mur, la tête penchée, les yeux à demi clos. Sa respiration restait lente, mais il se remettrait bien assez vite.

Bren passa près de lui et lui tapa sur l’épaule, comme pour vérifier s’il était toujours vivant.

Un peu plus loin, un encapuchonné avait survécu. On l’avait attaché à un morceau de métal tordu, arraché à une charrette. Ses vêtements collaient à ses plaies. Du sang avait séché sur sa peau, laissant des traces noires.

Torvak le questionnait depuis un moment déjà, mais l’homme savait tenir sa langue. Le lieutenant, après avoir changer de méthode d’interrogatoire, travaillait maintenant avec ses doigts, entrant dans les plaies, appuyant jusqu’à trouver une réaction.

– Qui t’a envoyé ? demanda-t-il.

L’homme éclata de rire. Un rire trop plein qui résonna contre les murs. Son regard était empreint d’une folie qui fit frissonner Bren. Torvak appuya encore. Le rire finit par se briser et devint un gargouillis. Du sang remonta dans la bouche de l’homme qui leva les yeux vers le sergent et soutint son regard.

Puis il contracta sa mâchoire. Un claquement sec retentit et le sang jaillit de sa bouche. Il recracha un morceau de sa langue qui tomba au sol dans un bruit mouillé. Il souriait encore quand ses épaules commencèrent à trembler. Les secondes s’étiraient et il resta suspendu là quelques secondes, la tête penchée, la bouche ouverte à se vider lentement de son sang.

Personne ne parla. Torvak lâcha prise et se redressa.

Bren détourna le regard.

– Pourquoi, marmonna-t-il. Pourquoi en arriver là.

Il leva les yeux vers le ciel. Il était sombre et calme. Un rire sec lui échappa. Il resta debout encore quelques secondes, puis eut envie de s’asseoir. Ses jambes ne tenaient plus. Il se laissa tomber près de Liora et Jarrek, le dos contre un mur froid.

Liora posa une main sur son épaule. Le contact doux et chaleureux le détendit un peu. Mais, ça ne suffisait pas. Les images revenaient sans ordre dans son esprit. Le craquement sourd sous son marteau, le sang sur son visage, le cri du bébé. Tout se mêlaient et mélangeaient dans sa tête.

Bren ferma les yeux et porta ses mains à ses tempes, comme s’il voulait empêcher les images d’entrer. Ses épaules tremblèrent. Il resta ainsi plusieurs minutes. Sans parler, à attendre que son corps finisse par lâcher prise.

Quand Arden fut enfin remis sur pied, soutenu par les autres, il rejoignit le groupe.
Ensemble, ils se mirent en marche vers l’auberge.

Le Silo Brisé.

Bren marcha avec eux, mais il savait qu’une partie de lui était restée sur cette place. Que certaines images resteraient, même une fois la nuit entièrement tombée.

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