Chapitre 9
Mardi 30 septembre
Laurent Cazenave préleva l’un des cahiers, au hasard. Il lut l’étiquette manuscrite : « Fontbruno – 12 au 18 juin 1944 ».
Le cahier était épais. À l’intérieur, outre les commentaires de son père, de nombreux feuillets avaient été collés, textes dactylographiés, coupures de journaux, photocopies de pages de livre. Impressionné, le policier emporta le cahier pour le lire dans un endroit plus confortable, en bas auprès du feu.
Extrait du journal de Marcel Delpasse (Bouin) - juin 1944
Je m’appelle Marcel Delpasse et je venais juste d’avoir dix-huit ans au moment où commence ce récit. Je fréquentais le lycée de la Borde Basse et nous nous préparions à passer les épreuves du baccalauréat, mais malgré les efforts des allemands, ce qui mobilisait toute notre attention, c’étaient les nouvelles qui provenaient au compte-goutte de Normandie. J’avais entendu parler de petits groupes de jeunes gens qui avaient quitté la ville pour échapper au STO. Avec deux camarades, Julot et Pierre, nous avons décidé de les rejoindre. J’en ai parlé à mon père, qui possédait une petite entreprise de mécanique et qui connaissait beaucoup de monde. Il nous a mis en contact avec un homme qui pouvait nous emmener les rejoindre. Nous avions rendez-vous près de la gare et nous avons embarqué avec un petit bagage dans son camion, chargé de ravitaillement. Nous avons pris la route de Labruguière, et nous avons continué jusqu’au col de Fontbruno. Je connaissais bien ces lieux où nous venions souvent avec mes parents avant la guerre. Notre chauffeur, qui s’était présenté comme Léon, tout court, nous déposa au milieu d’un camp constitué de baraquements de bois et de tentes, dispersés dans les bois. Il nous présenta à un homme, j’appris plus tard que c’était le Capitaine de Kervenoael. Après quelques minutes, il nous désigna un petit groupe et nous proposa d’aller les rejoindre pour le déjeuner. Il y avait cinq ou six garçons de notre âge, ou à peine plus, et deux homme plus âgés. Les plus jeunes étaient arrivés peu de temps avant nous, les deux autres avaient participé aux combats en 1940 et réussi à échapper aux camps de prisonniers. L’un était adjudant, on l’appelait René, l’autre maréchal des logis. Après le repas, René nous a désigné une cabane en nous disant d’aller y déposer nos affaires avant de les rejoindre pour l’exercice.
Nous avons commencé par une course dans les bois. Puis nous avons continué par des exercices de lutte. Enfin, le moment attendu est arrivé. René nous a présenté les armes. Nous avions les yeux brillants, Julot, Pierre et moi. Il y avait de tout ! Des armes anglaises et américaines surtout, mais aussi des armes allemandes prises à l’ennemi. Des fusils, des pistolets et aussi un gros truc que René appelait le FM.
À ce moment-là, je n’ai pas retenu tous les noms, ce n’est qu’au bout de quelques jours que j’ai appris à distinguer la mitraillette Sten, le fusil Mitrailleur Bren ou le fusil Remington, le Springfield M1903. Il y avait aussi des Luger, tout le monde voulait avoir le sien. Et je ne parle pas des grenades, on avait même des grenades allemandes, avec un manche en bois.
Les munitions étaient sévèrement restreintes et dans les premiers jours, nous n’avons pas eu beaucoup d’occasions de tirer pour de bon.
Nos chefs se préoccupaient aussi de notre moralité et de notre engagement. Je crois qu’ils craignaient de se faire infiltrer par des espions à la solde de l’ennemi. Très vite, on nous a demandé de choisir un surnom, j’ai choisi « Bouin », comme le champion de course à pied, mort en 1914. J’avais un livre qui relatait ses exploits à la maison.
Comme je courais vite et que j’avais un peu étudié, on m’a orienté vers un rôle d’estafette, j’ai appris à lire les cartes, à comprendre le terrain, et aussi à coder les messages. On n’utilisait que très peu la radio, c’était trop risqué. J’allais distribuer les instructions écrites, à pied le plus souvent.
Laurent referma le cahier, des documents comme celui-là, son père en avait collecté des dizaines. Tous racontaient à peu près la même histoire, seul différait l’origine des jeunes gens. On retrouvait toutes les catégories de la population, des paysans, des ouvriers, des étudiants. La plupart cherchaient à éviter le STO, le Service du Travail Obligatoire, de sinistre réputation. Le maquis avait aussi accueilli des juifs fuyant les rafles, des communistes espagnols ou italiens, des réfugiés d’Europe de l’Est qui avaient quitté leur pays dès le début de la guerre. Tous avaient accepté de mettre de côté leurs différences, politiques, religieuses ou ethniques, pour se battre contre l’ennemi abhorré, le boche.
Le commissaire se demanda ce qui avait poussé son père à réunir cette masse de documents. Comment avait-il eu accès à ces sources ? Certes il s’agissait de copies, mais il avait dû passer du temps à fouiller les archives et les bibliothèques. Avait-il pu lui-même être impliqué dans ces maquis ? Il n’en avait jamais parlé devant lui. Cazenave fit un rappel calcul. Son père était né en 1928, il avait donc seize ans en 1944, trop tôt pour s’engager, mais peut-être avait-il rendu des services, porté des messages ou de la nourriture.
Pujol avait-il raison ? Est-ce que l’un de ces hommes, d’une façon ou d’une autre, pouvait avoir un rapport avec l’inconnu retrouvé dans la montagne ?

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