Chapitre 15
Vendredi 3 octobre
La nuit avait été fraiche en ce début d’automne. La maison ne se trouvait qu’à 600m d’altitude, mais à cette période de l’année, le contraste avec le climat de Marseille était saisissant. Laurent Cazenave avait allumé un feu dans la cheminée, il y avait encore une grosse réserve de bois derrière la maison, et il était en train de parcourir l’un des carnets de son père, une tasse de café posée sur la table basse, quand Miquel Pujol le contacta par téléphone.
— Bonjour Commissaire, enfin, Monsieur Cazenave, engagea le vieil homme.
— Je vous en prie, Laurent, ira très bien.
— Entendu Laurent, j’ai beaucoup pensé à notre conversation d’hier, et je me demandais si je pourrais faire un saut chez vous dans la journée, je suis vraiment curieux de découvrir les archives de votre père.
— Je n’ai rien de particulier pour aujourd’hui, voulez-vous déjeuner avec moi ? Je ne suis pas un cordon bleu, mais j’essaie de me débrouiller avec les produits locaux !
— Ce sera avec plaisir, je monterai avec une bouteille de vin !
L’ancien policier avait conscience que depuis son installation, il n’avait pas trop songé à s’insérer dans la vie locale. Il avait passé l’essentiel de son temps à l’aménagement de la maison, ce qui l’avait obligé à se rendre plus souvent qu’à son tour à Castres ou même à Carcassonne pour y chercher matériaux, outillage et accessoires de décoration. Il en profitait pour remplir son chariot de surgelés et de conserves, souvenir de sa vie de flic célibataire dans la cité phocéenne. Ce n’est qu’après l’été et le départ des touristes qu’il avait pris goût aux marchés de plein vent, celui de Revel, le samedi matin, en particulier. Avec l’hiver, il lui faudrait sérieusement songer à trouver quelques activités associatives, sous peine de se transformer en un vieil ours grincheux. Le soudain intérêt de Pujol pour l’histoire du maquis n’était pas pour lui déplaire.
L’instituteur se présenta un peu après midi, Laurent était encore dans la cuisine, à préparer une poêlée de champignons.
— Venez me rejoindre, j’en ai encore pour quelques minutes. Ne croyez pas que je les ai trouvés dans la montagne, je ne connais pas encore les bons coins. Ils viennent de chez Picard !
— Je vous en ferai découvrir, si vous voulez !
— C’est fort aimable, je croyais qu’avec les étrangers, ça ne se faisait pas.
— Vous n’êtes pas un étranger, vous êtes de Sorèze, et j’ai bien connu vos parents.
— Alors ce sera avec plaisir. Mais avant, vous allez me dire ce que vous pensez de ça.
Cazenave souleva le couvercle de la cocotte sur le coin de la plaque de cuisson.
— Depuis que je suis ici, je prends plaisir à toupiner, c’est bien comme ça qu’on dit ?
— Vous parlez l’occitan, Laurent ?
— Non, mais je vais peut-être m’y mettre, je crois que mes parents le comprenaient, mais ils ne le parlaient pas entre eux. Ma grand-mère, oui, mais ça remonte à loin et elle ne disait pas occitan, mais patois.
— C’est vrai, les gens d’ici considèrent encore que l’occitan, c’est pour les intellectuels. En tant qu’instituteur, j’ai été imprégné de doctrine unitaire, le français, une seule langue pour souder une nation, mais dès les années 70, il y a eu un renouveau, une redécouverte de la langue locale.
Une heure plus tard, le repas était achevé et Laurent invita Pujol à découvrir le saint des saints.
— Voilà le cabinet de travail de mon père ! J’ai mis un peu d’ordre et j’ai fait un grand ménage. Je pense que personne n’était entré ici depuis sa mort, il y a plus de dix ans.
— C’est impressionnant, souffla l’ancien maire. Et tout ça est consacré au maquis ?
— Il y a quelques livres qui traitent de la période qui a précédé la guerre et des opérations en général, mais oui, l’essentiel est focalisé sur les maquis du sud-ouest, le CFMN surtout.
— Le CFMN ? demanda Pujol.
— Le Corps Franc de la Montagne Noire, c’est comme ça que le groupe de maquisard s’était baptisé. En fait, il n’a pas été actif très longtemps. J’ai reconstitué la chronologie général. Le CFMN a été constitué en un groupe structuré au début de 1944 et il a été incorporé à l’armée de Lattre à l’automne, quand ses troupes sont remontées vers l’Allemagne. Le pic d’activité se situe au milieu de l’été 44, sur à peine plus d’un mois.
— Qu’est-ce qui a poussé votre père à accumuler toute cette documentation ? Il a été impliqué lui-même ?
— Non, je pense qu’il était trop jeune pour avoir participé aux combats, mais il a peut-être eu l’occasion de côtoyer certains de ces hommes, il n’avaient que quelques années de plus que lui.
— Oui, c’est vrai, j’en ai moi aussi connu quelques uns. Vous pensez qu’il voulait en faire un livre ?
— Je ne sais pas, je n’ai pas encore fouillé ses documents personnels, je suppose qu’il avait beaucoup de contacts. Ces documents ne sont pas arrivés là tout seuls.
— Qu’est-ce que vous comptez en faire ? Vous allez vous y plonger vous-même ?
— Non, je ne crois pas, je vais sans doute prendre contact avec les archives départementales, mais si vous voulez en profiter auparavant, je vous laisse tout le temps.
— Je vous en suis reconnaissant, si vous le permettez, je vais jeter un coup d’œil.
— À votre aise, j’ai trié les documents par nature, les carnets contiennent des notes et des résumés. Les gros cahiers, ce sont les copies de documents originaux et les livres de référence sont sur les étagères derrière la porte.

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