La poignée de cuivre est brûlante, saturée par la chaleur de mille étés. Quand le pêne cède enfin, l’espace s’effondre : ni salon poussiéreux, ni présence charitable, mais un champ de blé noir ondulant à l’infini sous un ciel de minuit. Sans murs ni plafond, seule subsiste la porte, dressée comme un monolithe au milieu d’épis d’ébène qui crissent tel du métal froissé. Le vent s’en échappe, chargé d’une odeur d’encre fraîche et de vieux papier.
Au loin, une silhouette voûtée me tourne le dos, assise à un bureau d’écolier. Elle écrit frénétiquement. En m’approchant, un frisson me glace : le sifflement du vent est en réalité l’écho de ma propre voix, récitant mot pour mot les pensées qui traversent mon esprit à cet instant précis.
Chaque pas sur ce sol de verre brisé accélère la plume de l’inconnu. Ses mains pâles courent sur le papier, dévorées par l’urgence. Au moment où je pose ma main sur son épaule, l’individu se fige. Il pivote lentement, et mon sang se glace : ce ne sont pas les traits d’un étranger qui m’apparaissent, mais chaque ligne, chaque grain de peau de mon propre visage. Ce reflet n’a pourtant rien d’humain; ses yeux sont deux gouffres de vacuité absolue qui me fixent sans me voir.
D’un geste mécanique, ce double saisit une gomme et s’acharne sur le registre où mon nom est inscrit. À chaque mouvement, une strate de mon existence est dévorée par le gris : l’écho de mon propre nom s’éteint, la sensation de mes membres s’engourdit, et jusqu’au souvenir de cette route qui m’a mené ici se dissout dans l’oubli. Je sens les contours de mon âme s'effriter, ne laissant derrière eux que le froid d’une page que l’on racle jusqu’au sang.
Mon alter ego me regarde avec une pitié glaciale et murmure : « Ne t'inquiète pas. Dans une minute, tu n'auras même plus peur : tu n'auras jamais existé. »
Je reste là, spectateur impuissant de ma propre annulation, devenant une page blanche dans cet océan de blé noir.