Le café de la place

Image de couverture de Le café de la place

Il fallait tout démolir, tout raser, qu’il ne reste rien de ce quartier où s’entassaient les pires familles de la capitale. On voyait leurs têtes penchées aux fenêtres des immeubles noircis par les fumées de la Gare du Nord, toute proche. Des têtes pas propres du tout, où jamais un peigne ni une brosse à cheveux ne s’aventurait. C’était la plèbe du faubourg qui vivait là. Une populace qui s’entassait à plusieurs familles dans des taudis et des réduits sordides. Les gueux partageaient leurs locations, ainsi, se loger ça leur devenait possible. Le partage, ça permet ! Tous les pauvres le savent.

Ronflants comme de grosses bêtes endormies, les engins de démolition attendaient leur heure. Les pelles mécaniques, stationnées le long de la rue de la Goutte d’Or, allaient bientôt se réveiller pour étirer leurs longs membres hydrauliques. Une file de camions-bennes patientait devant l’entrée du premier chantier : un immeuble de six étages à faire tomber, d’autres suivraient. Il avait fallu des semaines, des mois pour expulser les habitants du vieux bâtiment délabré. Ils ne s’étaient pas laissé faire, les bougres. Ça se comprend, où iraient-ils pour crécher ? Avec leur marmaille le cul à l’air, leurs gamelles et leurs matelas ?

Nous autres, nous regardions le début de la démolition par les petits carreaux crasseux du bistrot de la place. La poussière commençait à envahir la rue, s’infiltrant sournoisement sous les portes jusqu’à nos pieds. Nous n’étions encore que quatre ou cinq, accoudés au comptoir, il était trop tôt pour que les plombiers, les couvreurs de la rue, enfin, le reste des habitués ne débarquât pour le café matinal. À l’autre bout du comptoir, un petit pépère à casquette lança :

— Dis donc Léon ! On va voir le ciel maintenant, dans ton rade !

— Eh oui, Mimile ! répondit une voix qui tentait de se dépoussiérer au gros rouge de Bercy, regarde-le bien le ciel, tu vas pas tarder à y monter !

— Quand tu seras là-haut, tu nous feras signe ? continua Léon goguenard.

La bonne humeur s’installait déjà au café de la place, les buveurs du coin allaient se succéder jusqu’à la fermeture :

— Rigolez pas les gars ! J’ai que soixante-dix carats ! J’ai encore le temps de courir la gueuse ! Il est pas encore né, çui-là qui me jettera la première pelletée ! Allez, Léon, refais-moi un petit noir, bien allongé !

Le gros Léon attrapa la bouteille de Calvados et, en rigolant, en versa une bonne rasade dans le café de Mimile. C’était un brave garçon Léon, d’une vieille famille de l’arrondissement. Il était bien gentil, bien serviable quoiqu’un peu négligé. Pas très propre sur lui... Pour dire, il ne changeait pas de chemise très souvent. Léon, il tenait son rade tout seul. Claudine sa femme, était partie trop tôt, d’une foutue mauvaise grippe ; lui, il a tenu le coup grâce à ses clients. Il les connaissait tous depuis le début. Dans les années soixante, avec son épouse, ils avaient réuni leurs deux magots pour racheter le café à des vieux qui partaient. L’affaire marchait bien, il y avait de bons clients. Bien sûr, au fil du temps, beaucoup étaient morts... Pas de soif en tout cas. La cave pourrait témoigner. Les plus jeunes remplaçaient ceux qui mouraient, c’était généralement leurs propres enfants... Pour ainsi dire, les générations de buveurs se renouvelaient automatiquement.

— Eh ! Léon ! Tu pourrais passer un coup d’éponge sur ton zinc, de temps en temps ! Y a comme du laisser-aller !

— Qu’est-ce qu’il a mon zinc, Maurice ?

— Y a qu’il est collant ! C’est tout poisseux par ici ! Regarde, les mouches arrivent même plus à redécoller !

— Astique-toi la tonsure ! répondit Léon, toi aussi, t’as des mouches collées sur la piste ! Ça fait pas propre !

— Ma tonsure est sûrement plus propre que tes fesses ! Y a combien de temps que t’as passé un coup de serpillière sur le carrelage ? T’as conscience des risques que tu fais prendre à Mimile ? S’il glissait, l’ancêtre ? Le col du fémur, ça pardonne pas à son âge !

— T’occupe pas de mes fémurs, Maurice, réagit le vieux à la casquette, ni de mes tibias, ni du reste ! Je vous enterrerai tous avec une pelle à neige !

Je m’étais installé un peu à l’écart. En tournant machinalement mon café sans sucre, j’observais les autres habitués du bistrot. Leurs réparties me divertissaient et souvent, me faisaient rire. C’était mon spectacle matinal, j’avais ma place attitrée, face à Mimile, qui habitait l’autre bout du comptoir. D’où j’étais, je ne loupais rien, je prenais des notes. Peut-être pour écrire un jour, quelque chose sur eux. J’avais aussi un œil sur la rue, le chantier, les Berliet et les Unic qui entraient pour charger leur benne de gravats. Un immeuble qui tombe sous les mâchoires des engins, ça fait réfléchir. Toutes ces familles qui se sont succédé dans les appartements éventrés, leurs chambres mises à nu, les tripes à l’air, leurs pauvres papiers peints lépreux au grand jour... Tous ces gens avec leurs joies, leurs amours et leurs souffrances, surtout leurs souffrances, ici...

A suivre...

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