La nouvelle Passe-muraille
de
Naïs

On m’avait parlé de cette tour panoramique qui abritaient les plus grandes entreprises de la ville. Mais c’était encore plus impressionnant en vrai. Le sommet était caché par le brouillard qui couvrait le ciel aujourd’hui. Cette ville ne ressemblait en rien à ma ville natale. Elle était froide et grise.
Dans un soupir, je me remémore quelques souvenirs en regardant la jungle de la ville donner son spectacle en attendant qu’un taxi passe. Je ne pouvais pas rester, j’ai fait ce que j’avais à faire. Mais je ne pouvais pas rester. Tout me rappeler Lia, ma grande sœur.
Après avoir pris une grande respiration pour balayer les regrets, je secoue la main timidement pour appeler ce taxi.
« L’Université de Droit s’il-vous-plait. »
La chaleur de la voiture est enveloppante. A travers la vitre, je découvre peu à peu la ville qui allait devenir mienne. Le noir et le blanc qui tapissent le paysage des rues jusqu’au ciel, les voitures qui grouillent dans tous les sens, les bavardages de la ville à toute heure, j’allais devoir m’y habituer.
- « Vous venez visiter la ville ? Marmonna le taxi de sa voix rauque étouffée.
- Je m’installe.
Il acquiesça.
« Le parc des trois anges », lança-t-il du bout des lèvres, en le désignant du doigt sur la vitre.
Je souris. Il me rappelle le parc de l’Écrivain, dans ma ville, en beaucoup plus grand. Peu à peu, la boule de nerf qui paralysait mon ventre depuis que je m’étais assise dans l’avion pour venir se détendait. La voix dans ma tête qui ne cessait de me répéter que je n’avais pas bien fait se faisait plus faible.
Je n’avais pas d’autre choix. Le poids de la culpabilité allait m’écraser. Ici, je ne la verrai pas apparaître à tous les coins de rue. Ici, le murmure des souvenirs me parlerait de loin. J’allais devenir avocate, comme elle.
Ma grande sœur venait de passer son examen d’avocat. Elle s’était suicidée juste après, en laissant une lettre pour expliquer : Lia devait trouver un stage dans un cabinet d’avocat pour compléter sa formation. Par une connaissance de notre père, elle avait trouvé un poste de stagiaire dans un des cabinets les plus prestigieux de la ville, celui d’Armand L’Épervier. Les élèves-avocats de sa promo en étaient malades. Au bout de quelques semaines, Lia avait changé. De l’extérieur, à travers mes yeux d’adolescente, je la trouvais juste plus chiante. Il l’avait violé. D’abord, il l’effleurait, feignant que ce n’était pas fait exprès, lorsqu’il l’appelait dans son bureau pour des photocopies. Puis, il s’est rapproché d’un peu plus près. Encore. Et encore. Jusqu’à fermer le verrou de la porte de son bureau lorsqu’il la faisait appeler. Sous leurs grosses lunettes, Mireille et Marie-Jeanne se regardaient lorsqu’elles entendaient le loquet du verrou se retourner.
Quand la porte se déverrouillait, Lia retournait à sa place les lèvres tremblantes. Ça, Mireille et Marie-Jeanne ne le remarquaient pas. Elles se contentaient de la traiter de salope lorsqu’elle avait le dos tourné et d’ébruiter auprès des collaborateurs et associés qu’elle était passée sous le bureau. Elle lui avait dépeint une belle réputation au sein du cabinet.
A l’issue de son stage, Lia avait perdu 20 kilos. On la complimentait pour ça. Jusqu’ici elle avait des formes plutôt généreuses…elle était devenue très mince. A la fin de son stage, Lia a écrit une chaleureuse lettre de remerciement pour Maître L’épervier.
Mais une semaine plus tard, maman avait remarqué les scarifications sur ses bras. Elle lui avait demandé pourquoi. Après avoir bataillé, ma sœur avait fini par le lui expliquer, lui faisant promettre de ne rien dire. Je me suis vaguement souvenue de ce jour-là lorsque maman m’a tout expliqué. Ses yeux rouges, ses traits renfrognés, comme si elle venait de recevoir un coup de masse en pleine face. Lia lui avait raconté ce qu’il s’était passé dans ce cabinet d’avocats, et c’est dans les yeux de notre mère qu’elle avait réalisé ce qui lui été arrivé.
Après cela, maman l’avait convaincue d’en parler à notre père et d’aller porter plainte, parce que c’était la seule chose à faire. Moi j’étais restée à la maison. On m’avait mis à l’écart de cette histoire, estimant que j’étais trop jeune…et fragile pour gérer ça. Je suis née muette.
Mon père était sonné, il avait du mal à y croire dans un premier temps. C’est lui qui avait envoyé sa fille dans ce cabinet d’avocats, il était si fier de lui avoir annoncé qu’elle était prise ce soir-là, à table. « J’ai des relations », avait-il répété sans cesse en plaisantant pendant le repas, pour relancer nos rires.
C’est ainsi qu’ils accompagnèrent Lia au commissariat de la ville pour porter plainte contre l’avocat. La machine judiciaire se mit en route. Pas longtemps. La plainte fut classée sans suite, par manque de preuves. Le policier qui avait pris la plainte avait prévenu, « Vous pouvez porter plainte, mais, entre nous, au vu du peu d’éléments, ça ne servira pas à grand-chose ».
Ouai. La machine judiciaire s’était brièvement mise en route avant de se rendormir et de broyer ma sœur. Pourtant maman y croyait très fort. Quand Lia lui avait parlé des statistiques, elle n’avait pas voulu entendre.
70% des plaintes pour violences sexuelles sont classées sans suite. Et seulement 1% des viols sont condamnés devant la justice. Et lorsque cela concerne des hommes plus ou moins célèbres, ils se targuent dans la presse du « non-lieu » ou du « classement sans suite » comme une preuve d’innocence. Quand ils sont accusés, beaucoup clament leur confiance en la Justice. Tu m’étonnes.
Après le classement sans suite, ma mère a engagé toutes les démarches pour contester, en vain. Elle s’est engagée dans une association d’aide aux victimes pour exprimer sa frustration et se donner l’impression de continuer le combat. La culpabilité de notre père le fit peu à peu sombrer dans la dépression, lui donnant des allures de fantôme. Lia avait décidé de terminer sa formation, tant bien que mal, sous les encouragements de notre mère, « Il ne doit pas gagner ! Ne le laisse pas bousiller ta vie ! ».
Alors c’est ce qu’elle avait fait, dévisagée et méprisée chaque jour par la plupart des autres élèves de la faculté et aussi par les professeurs. Après avoir obtenu son diplôme d’avocat, elle explique dans sa lettre d’adieu qu’elle avait repousser ses dernières forces jusqu’à la ligne d’arrivée, mais qu’à présent il fallait qu’elle parte. C’était au-dessus de ses forces de continuer. Elle s’est pendue dans les toilettes du Palais de Justice. Après la cérémonie de remise de diplômes, nous l’attendions dans la salle d’audience principale, avec les autres élèves-avocats et leurs proches. L’une des seules amies qui ne l’avaient pas laissé tomber après sa plainte était allée la chercher. Elle était revenue des toilettes, le visage blême, inondé de larmes, complètement paniquée, j’avais lu sur ses lèvres : « Il faut appeler les pompiers ».
Elle s’était pendue.
En rentrant à la maison, j’ai découvert une lettre sur mon lit. Lia m’expliquait son geste. La douleur que je ressentis à cet instant fut exprimée par mon premier cri. Pour la première fois, j’entendais ma voix. Je mis mes deux mains sur ma gorge, comme pour contenir la douleur que cela m’infligeait, mais je ne vis pas mes mains dans le miroir.
Je ne suis pas sortie de mon lit pendant un mois, j’étais comme paralysée, je vomissais sans interruption. Le médecin avait dit à ma mère que c’était somatique. Mon problème d’invisibilité non plus n’était pas un cauchemar. J’ai d’abord voulu croire qu’il s’agissait d’hallucination. Au début, mon corps disparaissait lorsque les larmes me gagnaient. C’est-à-dire souvent. Je retenais donc mes émotions lorsque maman m’apportait mes plateaux repas.
Puis, le traumatisme a accouché de la colère. Une haine sourde que je nourrissais chaque jour pour L’Épervier. C’est comme ça que j’ai décidé d’utiliser mon problème d’invisibilité. J’ai fini par sortir du lit. J’avais repris le chemin du lycée pour ne pas éveiller les soupçons des parents. Je consacrais mes journées à réviser mon bac à la bibliothèque de l’école et à explorer mon invisibilité au beau milieu de la forêt des Sylvains, où j’avais passé toute mon enfance, elle était déserte en semaine. Peu à peu, je commençais à apprivoiser mon invisibilité, ne plus en avoir peur, et à la maîtriser.
Disparaitre quand j’en avais envie, et pas de manière intempestive, comme la fois où maman avait surgi dans la salle de bains sans frapper et qu’elle voyait une serviette flotter dans les airs. Heureusement, maman avait trouvé une explication toute seule : nul doute que son antidépresseur lui donnait des hallucinations, elle en avait changé après ça.
Est arrivé le moment où je me suis sentie prête, peu après avoir obtenu mon bac. Après avoir traqué l’avocat pendant des mois, j’ai fait abstraction de la peur, et, le cœur battant, je l’ai attendu dans son bureau, le temps qu’il finisse son déjeuner d’associés. J’observais cette pièce et j’imaginais ma sœur, les scènes qu’elle avait décrites dans son journal intime. Ce journal qui était devenu une pièce à conviction, et avait été étalé devant le commissariat tout entier…pour rien. Ce n’était pas une preuve suffisante. Je l’imaginais lui, assis à son grand bureau, et ma sœur marchant jusqu’à lui, les jambes chancelantes, se rassurant comme elle le pouvait en se disant qu’elle avait choisi une tenue particulièrement couvrante aujourd’hui…mais rien n’y faisait.
Soudain, il tourna la poignée de la porte et s’enferma seul dans son bureau, avec moi. Le dos appuyé sur le mur, je l’observais. Comment cet homme avait-il pu penser qu’il avait le droit de prendre ma sœur. Comment pouvait-il croire qu’il continuerait à respirer après ça. La justice l’avait protégé. Il transpirait le calme et la sérénité de tous ses pores, tout comme l’atmosphère de cet imposant bureau tout de bois massif.
Alors, quel était le bon moment pour choisir son dernier souffle ? Maman nous disait souvent que le bon moment n’existait pas, que c’était à nous de capturer un moment ordinaire et d’en faire un moment exceptionnel. Alors c’est ce que j’ai fait. Je me suis rapprochée de son bureau à pas de chat. Les lunettes concentrées sur l’écran de son ordinateur, il n’a pas entendu les légers craquèlements du parquet.
J’ai attrapé le couteau de cuisine de maman que j’avais rangé dans la poche de mon manteau, et je l’ai planté avec force dans la main posée sur la souris d’ordinateur, cette main qui avait pris le corps de ma sœur sans sa permission. D’abord. Ensuite, j’ai récupéré mon arme, et j’ai visé ses parties intimes. J’ai planté deux fois. Et puis, deux autres fois dans le cœur.
Puis j’ai rangé le couteau dans ma poche et j’ai reculé de quelques pas, pour observer la scène.
Me remémorer ses hurlements de souffrance, le revoir se vider de son sang et lire un soupçon de satisfaction sur le visage de maman en apprenant la nouvelle aux infos me réconfortèrent durant quelques jours.
Mais la mort de ma sœur revint me hanter. Les souvenirs me submergeaient. La haine n’était pas partie. Je détestais ses conasses de secrétaires, je détestais ce connard de policier, tous ces gens qui s’étaient rangés du côté du plus fort parce que c’était si facile de traiter ma sœur de menteuse. Je détestais cette ville. Et il était hors de question que je me transforme en fantôme, comme papa. Et je n’avais pas la sagesse de maman.
Un matin, sans prévenir, j’ai attrapé mon sac et je suis partie sans dire au revoir.
« Arrivés. », marmonne le taxi, me tirant de mes souvenirs.
Le bâtiment porte bien son surnom de « Vaisseau ». Inspiré du secteur naval, le vaisseau est bordé par un étang, aux environs duquel sont disposées des tables avec des bancs pour que les étudiants viennent s’y restaurer les jours où il ne pleut pas. Les feuilles d’automne forment un joli tapis traçant presque un chemin jusqu’à l’entrée faculté, j’aime ce bruissement crépitant dans mes oreilles.
Je suis arrivée in extremis de la fin des inscriptions, les cours avaient commencé depuis un mois déjà.
A cette heure-ci, la plupart des étudiants étaient en cours. Mais il y avait ce grand type aux cheveux blonds hirsutes…deux filles semblaient l’avoir pris en joue.
- T’es qu’un connard, on devait prendre un appart’, t’avais dit que t’avais jamais aimé personne comme moi ! Comment t’as pu me faire ça ? S’exclame la brune à la queue de cheval en le poussant.
- Ma petite fée ! Tu te souviens ? Lui crache la rousse, d’une voix tremblante.
- C’est comme ça qu’il m’appelait aussi. Putain, t’as vraiment pas d’âme ! Connard !
- Dis quelque chose, pauvre type ! Renchérit la rousse, le visage brillant de larmes.
Je passe mon chemin en esquissant un léger sourire au vu du comique de la situation, m’évoquant une scène d’une médiocre série à l’eau de rose que j’avais vu passer à la télé quelques jours plus tôt.
- Oh te voilà ! S’exclame le blond mal peigné en m’attrapant par le bras.
Je me retourne, les sourcils froncés, pendant que les deux filles fulminaient.
- Comment tu vas ? C’est ma cousine, elle est nouvelle, mon père m’a demandé de l’amener à son premier cours d’Histoire du droit, elle va être en retard, je dois y aller !
Le gars écrasa son bras autour de mon cou et m’emporta vers l’entrée de la faculté.
- Enlève ton bras de là !
Il s’exécute.
- Steplé, ne dis rien jusqu’à ce qu’on rentre, je n’avais pas d’autre choix, c’est ça ou je simulais une crise cardiaque. En échange je te fais visiter la fac, t’es nouvelle c’est ça ?
- Je n’ai pas besoin de toi. Comment tu sais que je suis nouvelle ?
- Cheveux noirs bouclés jusqu’au bas du dos, grands yeux foncés, presque globuleux et pas maquillées, un teint pâle et des boucles d’oreilles en losange, je ne sais pas ça ne me dit rien.
- Tu connais toutes les filles inscrites ici ?
- J’en connais pas mal…vraiment pas mal.
- On est arrivés. Tu peux me lâcher.
- Attends, tu ne veux pas que je te fasse visiter ?
- Non merci. Et refais plus jamais ça.
L’université était immense avec une décoration épurée et lumineuse, ce qui contrastait avec la grisaille extérieure que projetait les grandes baies vitrées.
Je passe au bureau des inscriptions pour régler les dernières formalités que je n’avais pas pu boucler à distance.
- Cette annonce pour une colocation, vous savez si elle a été déposée il y a longtemps ?
- Environ une semaine, je pense, me répond la secrétaire. Mais elle revient régulièrement…
Je n’ai pas encore trouvé de logement. Avec ma maigre bourse d’études, je ne pourrai pas aspirer à grand-chose…
- Excuse-moi ! S’exclame une voix alors que je viens de sortir du secrétariat.
Je me retourne. Perdue dans mes pensées, je n’avais pas remarqué le stand qui était installé juste à la sortie du secrétariat.
- Tu viens de t’inscrire en première année, c’est ça ? Demande la jeune femme d’une voix enthousiaste et dynamique, avec dans la main une petite pile de prospectus.
J’acquiesce.
- Je suis étudiante en deuxième année et chaque début octobre à partir de maintenant on va organiser une petite campagne sur le campus pour informer sur le cancer du sein. Je te donne ça, dit-elle en me tendant un prospectus. Ça permet de s’informer soi et ses proches sur la prévention et la marche à suivre. Il y a aussi…marmonne-t-elle en allant chercher quelque chose sur la table du stand.
Je soupire. La fille semble ne pas trouver ce qu’elle cherche. Et il faut que je me trouve un logement avant ce soir.
- Tu cherches quelque chose Daisy ? Lui demande un type, qui semblait être son collègue, il venait de finir son pitch de prévention avec deux autres étudiantes.
- Oui, les kits sur la mammo’, impossible de remettre la main dessus, c’est pour une étudiante, répond-elle en me visant de la tête.
- Ils sont dans le sac.
Au même moment le téléphone de la fille se met à sonner.
- Prend l’appel je m’en occupe, lui dit-il.
Je soupire à nouveau puis l’approche. Il était un peu plus petit que moi, habillé d’un costume et d’une chevelure châtain et bouclée dont quelques mèches tombaient devant ses lunettes rondes.
- Si tu ne trouves pas, ce n’est pas grave. Je suis assez pressée.
- Tiens, dit-il en me tendant le kit. Il contient l’essentiel à connaître sur les gestes et examens préventifs pour toutes les générations de femmes…Pour toi, ce sera palpations et éventuellement échographie. Palpations, tu sais comment faire ? Me demande-t-il d’un air tout à fait sérieux.
- Palpations…
- Oui, des seins.
Je le regarde en fronçant les sourcils, avec un léger mouvement de recul de la tête. Ils sont tous cinglés ici ou quoi…
- Ouai, c’est peut-être bizarre, pardon, je ne voulais pas t’embarrasser. C’est la première année où on lance la campagne et…je suis maladroit, désolé…Ma mère est décédée d’un cancer du sein l’an dernier, et pour Daisy, c’était sa sœur il y a 5 ans, dit-il en désignant sa collègue de la tête. On a créé cette association justement pour aborder le sujet librement et informer, sans tabou, que ce soit les femmes ou les hommes. On est tous concernés…m’explique-t-il à vive allure.
- Je suis désolée, je n’avais pas compris…Merci pour le kit.
- Non c’est moi qui suis désolé… Tu sors du secrétariat et je te parle de palpation des seins au débotté... T’es l’une des premières personnes que j’interpelle depuis qu’on a lancé la campagne…Je n’ai pas encore trouvé la bonne approche…bégaye-t-il.
- Je fais un peu partie des cobayes alors…
Lui et moi se mettons à rire timidement.
- Tu es nouvelle, c’est ça ?
- Oui…ça se voit tant que ça…
- Samedi on organise une journée infos au parc des trois anges, t’as l’adresse en bas du prospectus. Ça serait cool que tu viennes… Tu pourrais nous filer un coup de main ! En plus ce sera l’occasion de te faire des relations.
***
La décoration est plutôt simple mais douce pour les yeux. Il y a une grande baie vitrée donnant vue sur la ville, une télé suspendue, un canapé jaune et une table basse de bois clair. De l’autre côté de la pièce, le plus proche de la porte d’entrée, un coin cuisine aménagée, dont les meubles et l’ilot sont bleu pastel. C’est joli.
- Ça me va.
- Tu veux que je te fasse visiter ta « potentielle future chambre » ? Propose la fille en formant des guillemets avec ses doigts.
Elle s’appelle Iris. C’est une étudiante, aussi en première année de droit, qui possédait toute la panoplie de la première de la classe : l’enthousiasme exacerbé, ses cheveux blonds rassemblés dans un chignon serré et lisse et un style vestimentaire impeccable, pantalon noir et chemisier parfaitement repassé.
La « potentielle future chambre » est exigüe mais très correctement aménagée : un lit simple, une table de nuit, un petit bureau en bois, avec une armoire pour ranger mes affaires.
- C’était un appartement déjà meublé, on l’a eu grâce aux accords entre l’université et la mairie, c’est pourquoi il n’est pas aussi onéreux qu’il le devrait normalement…
- La secrétaire m’a dit que l’annonce revenait régulièrement…Tu as dû mal à trouver des colocataires ?
- En fait il y a trois chambres. La mienne, celle de mon frère jumeau, Osiris, qui est lui aussi inscrit à la fac, et la troisième que l’on a du mal à louer…du moins à louer longtemps, dit-elle d’un petit air gêné en se grattant le nez nerveusement.
Soudain, la porte d’entrée claque.
- Iris, je suis rentré, t’es où ? J’ai faim !
- Je suis dans la troisième chambre, avec peut-être, notre nouvelle colocataire.
Iris s’exprime avec beaucoup d’aisance et d’entrain…un vrai bagou d’agent immobilier pour parvenir à louer cette troisième chambre.
- Dali, je te présente Osiris. Je sais, ça peut sembler assez niais, Iris, Osiris, mais notre mère était passionnée d’Égypte antique… et de fleurs…elle trouvait ça marrant ! Lance-t-elle d’un air faussement enthousiaste.
- C’est à cause de lui ? Demandé-je. Tu trouves des colocataires, il couche avec elles, il se comporte comme un connard et elles partent. J’ai bon ?
Iris regarde son frère d’un air accusateur, puis elle acquiesce.
- Ce n’est pas tout à fait comme ça que ça se passe, la ténébreuse.
- Ne m’appelle pas comme ça.
- J’ai des histoires avec ces filles, elles ont du mal à me résister. Ensuite, elles s’attachent, c’est humain…et c’est la casse. Je suis comme…insaisissable. Bon je vais voir ce qu’il y a dans le frigo, lance-t-il avant de déguerpir.
- Je sais que c’est difficile à croire, mais il n’est pas si…enfin…bredouille sa sœur. Lorsque l’on m’appelle pour l’annonce, j’espère tomber sur une lesbienne ou un homme…hétérosexuel.
- Pourquoi tu précises ? Attends, tu veux dire que…
- C’était Paul. Il s’est entiché de lui et mon cher frère profitait de ses services de professeur particulier en Droit constitutionnel en lui faisant miroiter qu’il était bisexuel…Maintenant Paul ne nous adresse plus la parole.
- Je vais prendre la chambre. J’ai nulle part où dormir ce soir, les hôtels sont hors de prix et je n’ai pas le temps de chercher.
Le visage d’Iris s’illumine.
- NICKEL ! HATE DE D’AVOIR DANS MON LIT LA TENEBREUSE ! S’exclame Osiris depuis la cuisine.
- Ça n’arrivera pas.
- ELLES DISENT TOUTES ÇA !
- Je vais faire des lasagnes pour fêter ça, lance Iris pour changer de sujet. Je te laisse t’installer, on t’appelle quand c’est prêt…
J’eus à peine la force de poser mes affaires sur le lit que je m’endormis sans m’en rendre compte.
Iris vint me réveiller délicatement une heure plus tard. Les couverts étaient déjà installés sur la table basse et la télé était allumée sur la chaine des infos.
- Tes lasagnes sont excellentes, merci beaucoup.
- Merci Dali. Contente que tu les aimes !
- T’as fait quoi comme dessert ? Demande son frère.
- Rien, il reste du gâteau au citron d’hier…
- Mais tu ne m’avais pas dit une mousse au chocolat pour ce soir ?
- Je n’ai pas eu le temps, j’étais en retard sur mes révisions...Je la ferai demain.
- Vous avez entendu parler de la journée de prévention pour le cancer du sein au parc des trois anges ?
- Oui ! C’est organisé par des étudiants de deuxième année, c’est ça ? Répond Iris. Tu veux y aller ?
- T’y vas toujours avec Tisha ? Demande son frère.
- Non, Tisha m’a dit qu’elle préférait que l’on arrête de se voir, juste après avoir appris pour ton infidélité. Tu as oublié ?
Osiris détourne le regard vers la télévision sans rien dire.
- Tu as vu, Iris, je te l’avais dit ! S’exclame-t-il en montant le son de la télévision.
La célèbre chaîne d’informations en continu NEWS24 affichait : « ILS REVIENNENT SUR LE TERRAIN ».
- C’est quoi, l’affaire ? Demandé-je.
- L’affaire, c’est deux célèbres basketteurs de l’équipe de la ville, Oscar Lebat et Owen Rose, tous les deux âgés de 21 ans, qui ont étaient accusés de viol par une femme mexicaine il y a un mois. L’équipe était en déplacement. La fille dit qu’elle les a rencontrés en boîte de nuit, après le match, et qu’elle s’est rendue avec l’un deux à l’hôtel, puis qu’ils l’ont tous les deux violée. Après sa plainte, ils avaient été mis en examen, mais…comme tu vois, un non-lieu a finalement été prononcé, m’explique Iris.
- C’est pour l’argent, comme d’hab ! Intervient Osiris la bouche pleine de lasagnes.
- Et les images de vidéosurveillance de l’hôtel où on les voit complètement ivres, avec l’un des deux qui commence à se déshabiller dans les couloirs de l’hôtel, avant de rentrer dans la chambre, avec la femme ?
- Et alors ? Ça ne prouve pas qu’ils l’aient violée ! Réplique Osiris.
- D’accord, et le rapport médico-légal qui avait fait état d’une quinzaine de blessures sur le corps de la femme, notamment sur les jambes, les fesses et l’entrejambes ? La béquille d’Owen Rose, blessé à la jambe à cette époque, qu’elle avait retrouvé dans son vagin à son réveil ? Son ADN retrouvé sur 15 centimètres de l’extrémité de l’objet ?
- Tu les as vus lui faire ça, toi ?
- Elle a fait une tentative de suicide !
- Bon, il y a un non-lieu Iris. Pourquoi tu parles encore ?
- Un non-lieu, ça veut juste dire qu’il n’y avait pas assez de preuves, précisé-je, d’une voix absente, les yeux rivés sur la télévision.
- Oui, c’est la Loi, renchérit Osiris d’un air évident.
- Merci pour le repas, Iris. Je dois y aller, j’ai une course à faire.
- A cette heure-ci ? S’étonne-t-elle.
- Je n’en ai pas pour longtemps.
Après avoir claqué la porte, je me mis à marcher d’un pas hésitant et finis par m’asseoir sous un abribus, pour m’abriter de la pluie, encore timide. Leur discussion m’avait remué, j’avais ressenti le besoin de prendre l’air.
Par curiosité, je googlise le nom de leur avocat. Son site internet était soigné, et en scrollant, j’atterris sur la page « contact », avec son adresse. Le bus passe à ce moment-là et, machinalement, je monte. Peut-être le réconfort de la chaleur qui se dégageait de l’intérieur du bus m’avait-il attiré…Maintenant j’étais à bord, sans destination.
***
- Vendredi soir, enfin le week-end ! Cette semaine m’a semblé interminable ! S’exclame Iris.
- On passe boire un chocolat chaud chez Rony’s ? Proposé-je.
- Je t’avais dit que c’était le meilleur de la ville !
- Tu n’avais pas menti.
- Il faut que je voie si c’est ouvert…marmonne Iris en sortant son téléphone.
Soudain, elle s’immobilise.
- Qu’est-ce qu’il se passe ?
- Les deux basketteurs, ils sont morts, déclare-t-elle, subjuguée devant son écran de téléphone.
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